Sara

Au bonheur des couleurs

Née à Nantes en 1950, Sara est auteur et illustratrice. Elle a publié de nombreux albums pour enfants (souvent récompensés), toujours avec sa technique de papiers déchirés et un choix déterminé de couleurs : rouge, noir, blanc, ocre, le plus souvent. L'apparente simplicité de son travail graphique évoque la force des symboles (Volcan, Révolution), des thèmes fondamentaux comme la survie (Le Loup), la rencontre (La Petite fille sur l'océan), la séparation, la liberté... Elle poursuit par ailleurs une carrière d'artiste peintre.

Des histoires en papiers déchirés, avec très peu de mots et quelques couleurs : Sara pratique un art pauvre et luxueux, naïf et sophistiqué.

Ses albums sont éminemment reconnaissables. La technique est toujours la même : des papiers déchirés et collés, qui distinguent les formes - silhouettes d'individus ou d'animaux, objets ou paysages finement dentelés. Chaque page constitue alors la combinaison de ces aplats, une composition savante et épurée : on pourrait certes "résumer" un livre comme Volcan - une éruption, la lave qui dévale puis semble poursuivre un ours, pour se jeter dans l'eau et enfin se refléter dans la lune -, mais il faudrait surtout dire que l'histoire est sans paroles, et que quatre couleurs franches - du gris, du blanc, du noir, et une fascinante boule rouge - suffisent à sa lisibilité et à sa force. Il ne faut ainsi à Sara que quelques teintes pour nous projeter dans un univers à la fois évident et mystérieux. Juste quelques nuances, d'une grande intensité symbolique, pour nous mener d el aviolence à l'apaisement. On compte quelques mots (plus d'une vingtaine !) dans l'histoire du Loup rejeté par sa meute, mais on relève surtout une même épure graphique qui éclate en de puissants tableaux, tel celui d'une gueule grande ouverte, immenses dents blanches et rouges babines sur un fond d'obscurité. Ailleurs, c'est Le Chat des collines qui part un matin pour rejoindre le souvenir d'un enfant "aux cheveux jaunes" : on le suit un moment dans les dégradés de vert (l'aube, l'herbe), jusqu'à ce que le soleil pointe ; du félin, alors on ne voit plus qu'une queue noire dressée en V que dessinent deux collines : comme une immensité dorée envahit l'horizon, il s'exclame alors "Quel bonheur, ce jaune !"...

Derrière le minimalisme apparent et l'économie de moyens, on peut donc s'amuser à distinguer la palette des tonalités et des significations, qui dissuade vite de réserver ces livres à une tranche d'âge bien définie. D'autant que les climats varient d'un album à l'autre, l'auteur semblant s'amuser à évoluer entre différents univers : le marin de La Petite fille sur l'océan parle dans l'idiome choisi des vieux romans d'aventure ("Les nuages s'amoncelaient à l'horizon. A la barre d'un cargo battant pavillon panaméen, je méditais..."), le chien parigot de Je suis amoureux semble emprunter à une langue plus populaire ("Moi, la garde à vue, ça m'amuse, je frime devant les autres clebs. Pourtant, je ne le raconterais pas à la petite chienne du 13"). Les deux narrateurs vivent toutefois la même aventure : ils échappent à la solitude. La plupart des albums relatent ainsi une rencontre, et laissent délicatement imaginer des jours meilleurs, sans jamais céder toutefois au conformisme des représentations toutes faites. Dans Joséphine au restaurant, la seule image d'une femme, muette et stylisée, parvient à exprimer la fraîcheur d'une rencontre amoureuse : encore un beau tableau allusif, parmi bien d'autres.

Gilles Magniont


Bibliographie sélective :
Révolution, Seul jeunesse, 2003
Volcan, Thierry Magnier, 2001
Joséphine au restaurant, Circonflexe, 2001
La Petite fille sur l'océan, Circonflexe, 2001
Le Loup, Thierry Magnier, 2000
Le Rat musicien, Circonflexe, 2000
Je suis amoureux, Circonflexe, 1999
Le Chat des collines, Circonflexe, 1998

Informations datées de 2004