Martin Jarrie

L'inventaire inventif de la planète Jarrie

(biographie "en images", extraite de Griffon - n°169)
"Au commencement, il y eut un paysage : la vallée de la Sèvre. Du fond du jardin de mes parents, j'aperçois la ferme de St-Martin. Sur l'autre rive de la Sèvre, il y avait La Jarrie que je ne connaissais que par les récits de mes frères et soeurs (la famille avait quitté cette ferme alors que j'avais 3 ans). Je me suis nourri de ce paysage jusqu'à 17 ans, la forme des maisons, des chemins creux, les roches, la Sèvre, l'usine du Fleuriais, les lézards, les serpents. Tout un monde inquiétant et familier. (...)
Au commencement il y eut les catalogues, euh, non, en fait au commencement il y eut le Petit Larousse illustré (édition 1934) que je feuilletais sur la table de la cuisine avec ses pages roses (pourquoi roses ?), ses têtes de chapitres surréalistes (déjà tout un programme pour rêver) et puis ses pages illustrées consacrées à la peinture. (...)
Au commencement il y eut Giotto, Chirico puis Arroyo. (...) Et bien sûr il y eut Marcel Duchamp, Richard Linder et beaucoup plus récemment William Mac Kendree, Pincemin, Tony Cragg...
Au commencement il y eut Zakanitch. C'était en 1983, au mois de juillet, au château de Jau, au milieu des vignes, des grandes toiles peintes à l'acrylique dans une pâte épaisse, gourmande, des motifs répétés de fruits, pastèques, melons, raisins, etc. Ce fut une révélation, un émerveillement. Je n'imaginais pas qu'on puisse peindre avec autant d'appétit ! Ce jour-là pour la première fois, j'ai mangé de la peinture avec les yeux !"

Pour retrouver ses racines paysannes, Martin Jarrie a ajouté la peinture à sa palette d'illustrateur et explore avec une imagination joyeuse le catalogue des objets introuvables, des personnages improbables et autres merveilles de la terre.

Mais d'où viennent ces curieux personnages au nez pointu et aux coiffures extravagantes, et où vont-il donc, entraînés par une force gravitationnelle qui semble les aimenter autour d'un invisible soleil ? Quand on pénètre dans l'univers de Martin Jarrie, on ne peut guère oublier que la terre est ronde tant ses occupants, qui effleurent à peine le sol, sont emportés par un vaste mouvement aussi inquiétant qu'un vertige et en même temps aussi joyeux qu'une sarabande. Mais cette volonté de s'approprier la terre, de la faire sienne dans toute sa diversité, d'en énumérer à la manière d'un catalogue fantastique toutes les richesses végétales, animales ou humaines ce n'est pas seulement la planète qu'il s'agit d'englober mais aussi bien la terre comme élément. En témoigne le goût de Martin Jarrie pour les couleurs ocre, terre de Sienne mais aussi le choix même du pseudonyme sous lequel il s'est fait connaître. Après des études aux Beaux-Arts d'Angers, il a travaillé dans la publicité pendant une dizaine d'années sous son nom véritable. En 1990, peut-être sous l'influence d'une analyse qui lui a restitué la part d'enfance qui sommeille en tout créateur, il change radicalement de style, abandonnant le dessin réaliste pour créer un vocabulaire graphique plus onirique et directement relié à l'enfance, il commence aussi à peindre. La Jarrie, c'est le nom de la ferme en Vendée au bord de la Sèvre où l'artiste est né en 1953 et où il a passé ses trois premières années. Ensuite la famille a déménagé. Mais contrairement à ses huit frères et soeurs qui ne cessent d'évoquer La Jarrie comme un paradis perdu, lui, le petit dernier, n'en a gardé aucun souvenir. C'est peut-être afin d'en recréer qu'il se lance dans l'illustration d'albums pour la jeunesse avec d'emblée un grand succès puisque ses deux premiers essais, Toc, toc ! Monsieur Cric-crac avec Alain Serres et Le Colosse machinal avec Michel Chaillou qui a fait l'objet d'une belle exposition au salon de Montreuil en 1996, lui valent le Grand Prix de la biennale d'illustration de Bratislava en 1997. La peinture de Martin Jarrie revendique des influences aussi variées que celle de Giotto pour la "force des visages, la perspective inversée des objets et des architectures", de Chirico pour "l'étrangeté de ses tableaux, ses architectures désertées" ou d'Arroyo pour la composition. Mais ce n'est sans doute pas un hasard si la première toile signée Martin Jarrie représente un fer à repasser qui semble une réminiscence inconsciente de Man Ray. Inventaire inventif de notre planète, la peinture de Martin Jarrie, sa palette sensuelle, ses fonds étonnants qui même en l'absence de tout personnage figuratif sont déjà de superbes compositions, est une véritable respiration du monde. Elle invite à un autre regard, amusé, déroutant et généreux sur la richesse et l'étrangeté de l'univers qui nous entoure.

Gérard Meudal


Bibliographie sélective :
Signes de maison, Thierry Magnier, 2003
Ceci est un livre, texte d'Antonin Louchard, Thierry Magnier, 2003
Au bout du compte, éditions du Rouergue, 2002
Les Etonnants animaux que le fils de Noé a sauvés, éditions Rue du monde, 2001
Un petit air de famille, éditions Rue du monde, 1998
Le Colosse machinal, texte de Michel Chaillou, CPLJ Nathan, 1996 (épuisé)
Toc, toc, Monsieur Cric-crac, texte d'Alain Serres, Nathan, 1995 (épuisé)

Informations datées de 2004