Isabelle Chatellard

Bizarre, comme c'est

Elle est née en 1970 à Sallanches en Haute-Savoie. Depuis 1994, elle se consacre uniquement à l'illustration jeunesse. Ce sont les éditions du Rouergue qui retiennent les premiers le projet d'Ermeline et sa machine, ce qui lui permet ensuite de réaliser avec Rascal Olivia à Paris (Pastel, 1996). Cette même année, elle commence à peaufiner son style avec l'album Les Chocottes (Prix de la Pomme d'or de Bratislava). Depuis, ses pinceaux ont croisé également des textes classiques : Le Phoque en Alaska, Le Mariage de Figaro, publiés par Grimm Press. Mais Isabelle Chatelard n'a pas que des livres dans sa besace ; en témoignent ces autres aventures comme Pantin la pirouette, dessin animé de Jean-François Laguionie pour qui elle a développé son propre univers artistique, ou encore la conception des vitrines de Noël du magasin Le Printemps Haussman à Paris en 2001. Des expériences rares ou le volume et le mouvement donnent au dessin un autre supplément d'âme.

Le charme spécial de la princesse des hivers — À y regarder de près, je me demande si le titre de ce conte ne peut s'appliquer au travail d'Isabelle Chatellard. Voici ce qu'on y lit :
"Cette année-là, les pieds, les jambes, le ventre, les bras, la tête d'Estelle étaient bien arrivés et tout était placé dans le bon ordre. Mais, quand elle se regardait dans le miroir, la princesse des hivers avait l'impression que quelque chose clochait. - Igor, demanda Estelle, ne trouves-tu pas que je suis, comment dire... un peu de travers cette année ?"

Le ton est donné — Ne pas s'attendre, dans l'oeuvre d'Isabelle Chatellard, à trouver des angles droits et des ronds, ronds. Ce basculement est remarquable dès Ermeline et sa machine. Comme s'il fallait ce tangage au monde. Or, si rien ne semble devoir tenir - les maisons, les sapins, les tables, les chaises, les planchers, les armoires, et parfois même l'horizon -, le rapport au texte est tel cependant, que l'équilibre se fait tout seul, comme par enchantement de l'image aux mots et réciproquement.

Rois et princesses de saisons — Il fait chaud dans cette oeuvre, et l'on y resterait bien pour passer l'hiver. Il se dégage des images une joie semblable à celle que l'on pourrait éprouver si l'on était encore petit, c'est-à-dire enfant, et que l'on attendait Noël tous les jours, avec ses givres, ses étoiles, ses neiges, un Avent qui commencerait en septembre, avec les tons mordorés de l'automne, et finirait en août, dans les couchants glacés des rêveries du phoque promeneur solitaire en Alaska. On pense à l'univers de Vuillard, celui des bibliothèques, des intérieurs fouillés, des tentures qu'on imagine lourdes et riches. Cette harmonie de tons chauds donne la joie et le réconfort aux êtres imaginaires les plus tristes. On y apprend aussi la mélancolie.

Cirques et marionnettes — Les personnages qu'Isabelle Chatellard met en scène sont tous issus d'une société raffinée, correspondant à peu près à un temps où tout le monde portait encore un chapeau et se décoiffait pour saluer. Ici, les chapeaux sont souvent des couronnes. Personnages, oui, en effet : que sont au juste ces êtres mi-oiseaux, mi-hommes, mi tout ce qu'on voudra, chaussés de cothurnes, qui ont un nez extensible ? Et si on ne se prenait pas trop au sérieux, ou du moins juste ce qu'il faut pour alléger l'existence pas toujours facile ? On comprend alors sans doute mieux ce qui attire Isabelle Chatellard dans l'univers du cirque, du théâtre... A commencer par Les Dames. C'est n'importe quoi, vraiment n'importe quoi. Et c'est génialement drôle. Quatre femmes bien mises vont ensemble au théâtre, à l'Odéon, voir un ballet. Ne cessant de papoter, elles changent de noms en permanence, et soudain, bien entendu, on s'aperçoit que la représentation compte moins que ceux qui la regardent. On imagine aisément cette même générosité du point de vue de l'artiste, qui donne ce bonheur de lecture en inventant des paysages et en y plaçant des formes auxquelles n'importe quel enfant s'identifiera sans jamais tomber dans le panneau de la sottise...

Matérialité des nuages — Il faut entrer pas effraction dans le monde imaginaire d'Isabelle Chatellard, prendre chaque nuage minéral qu'elle représente comme des blocs d'un décor, avec son épaisseur raide, percer la carapace du réel, pour voir en dessous, ce qu'il y a quand on rêve bien, à l'endroit, c'est-à-dire, comme Diogène, l'oiseau qui voulut être oiseau de paradis et qui s'aperçoit en fait que rien ne vaut que de ne ressembler qu'à soi. Ce texte de Rascal pose probablement une problématique fondamentale, tant du point de vue de la sagesse humaine que du point de vue du travail de l'illustratrice : celle de l'image, de la beauté. Or, si l'on pose comme principe que même les fées sont de traviole dans l'univers très tendre d'Isabelle Chatellard, ça va beaucoup mieux, non ?

Sylvie Gouttebaron


Bibliographie sélective :
Ivachka et la sorcière, Nathan, 2003
Petit lapin a disparu, Milan, 2002
Le Noël de maître Belloni, Flammarion-Père Castor, 2002
Le Navet, L'Ecole des loisirs, 2002
La Galette des rois, Flammarion-Père Castor, 1998
Les Dames, Didier Jeunesse, 1999
Kolos et les quatre voleurs, Flammarion-Père Castor, 1998
Poule coquette, Flammarion-Père Castor, 1998
Sorcitrouille et Princesse Grenouille, Flammarion-Père Castor, 1997
Olivia à Paris, Pastel, 1996
Les Chocottes, Editions du Rouergue, 1996
Ermeline et sa machine, Editions du Rouergue, 1994

Informations datées de 2004