Beatrice Alemagna

Infidèle à elle-même

Après des études de graphisme à Urbino et après avoir gagné le premier prix du concours "Figures futures" du Salon du livre de Montreuil en 1996, Beatrice Alemagna décide de venir vivre en France. Depuis, elle publie régulièrement pour le Seuil jeunesse et pour Autrement jeunesse (où elle écrit également ses propres textes), crée les affiches de l'"écran des enfants" pour le Centre Pompidou, réalise plusieurs couvertures de romans pour adultes et adolescents. En septembre 2003, une exposition rétrospective de tout son travail a été présentée à Charleville-Mézières et circulera dès mars 2004 dans les bibliothèques de Munich, Lausanne, Hambourg, Budapest,etc.
Le rêve de Beatrice Alemagna serait qu'il puisse toujours exister un dialogue direct entre les littératures et images enfantines et celles des adultes, sans différence de qualité et d'importance.

Ses livres se suivent mais ne se ressemblent pas. Pour l’auteur d’Après Noël, chaque parution est l’occasion d’un renouvellement de sa technique et de son imaginaire.

Née à Bologne en 1973, établie à Paris depuis plusieurs années, Beatrice Alemagna n’est pas de ces artistes qui aiment à se répéter et dont on reconnaît la " patte " (ou la pâte) au premier coup d’œil. Sans négliger les coups du sort et retournements de situation indispensables à tout bon scénario, l’auteur illustratrice use plus volontiers du rebondissement graphique. Dans Mon amour, l’un de ses plus récents albums, la quête d’identité d’" un étrange animal " qui peine à se définir autrement que par élimination ("Pas un crocodile, ni un castor… Rien à voir avec un hippopotame. Pas une taupe. Ni un sanglier. Mais qui suis-je ?") se double d’un travail toujours plus inattendu à base de tissus et de boutons, sans que jamais Beatrice Alemagna ne perde le fil de cette drôle d’histoire. Dans un style très différent, où feutre et pastel, pour simplifier, emprunteraient aux dessins d’enfants, Une maman trop pressée narre deux courses-poursuites simultanées et presque aussi haletantes : celle d’une mère à la recherche de son fils égaré dans un supermarché, et celle du texte après l’image, un temps distancé, mais qui finit par combler son retard vers la fin de l’ouvrage. Le jeu sur les proportions, la variété des cadrages et des points de vue le disputent à la loufoquerie des situations — la mère confond successivement sa progéniture avec un éléphant, un loup avec un ogre au chômage, un agent de police avec un roi imaginaire… Dans Le trésor de Clara, pourtant destinée aux très jeunes, l’art du contre-pied consiste plutôt à déjouer toute mièvrerie pour évoquer le sort des enfants de la rue brésiliens ("Certains respirent dans des bouteilles en plastique une colle qui les fait sourire sans raison.") tandis que l’originalité de la technique utilisée — le monotype, élargit à nouveau la palette artistique.
Cette volonté de marquer la différence prend à l’occasion des résonances plus profondes encore. Différent, le chien de garde du Secret d’Ugolin l’est assurément, puisqu’il aime les chats au point d’en adopter les attitudes avant de se confondre avec un matou en proie aux mêmes troubles identitaires. La scène de l’" outing " devant les parents consternés vaut son pesant de caviar. Enfin un éloge de la mixité qui ne sombre pas dans les eaux tiédasses du politiquement correct. Différente, Gisèle de verre, native d’" un village à côté de Bilbao et de Florence ", ne l’est pas moins puisque cette étrange enfant vient au monde transparente : " Depuis le début, elle avait remarqué que ses idées flottaient dans sa tête comme les bouteilles dans l’eau et qu’elles restaient suspendues comme les ballons dans l’air. On pouvait feuilleter ses pensées telles les pages d’un livre ouvert. " Petit exploit graphique que cette combinaison de dessin, de collage et même, transparence oblige, de papier calque. Petite merveille que ce conte philosophique d’un être qui souffre en somme d’être trop compris et s’en va sur les routes, " frêle et lumineuse ", avec son sourire et une citation de Khalil Gibran pour tout bagage : " Celui qui écoute la vérité n’est pas inférieur à celui qui la dit. "
Frêle et lumineuse… au fait, pas de meilleurs adjectifs pour qualifier la manière de Beatrice Alemagna.

Éric Naulleau


Bibliographie sélective :
Portraits, Seuil, 2003
Mon amour, Autrement jeunesse, 2002
Gisèle de verre, Seuil, 2002
Après Noël, Autrement jeunesse, 2001
Un et sept, texte de Gianni Rodari, Seuil, 2001
Le Secret d'Ugolin, Seuil, 2000
Le Trésor de Clara, Autrement jeunesse, 2000
Une maman trop pressée, Seuil jeunesse, 1999

Informations datées de 2004