Georges Lemoine

De la lumière au coeur des ténèbres

Georges Lemoine est né à Rouen en 1935. Les livres illustrés, qu'on destine habituellement aux enfants, occupent une très grande place (mais pas toute la place...) dans sa vie de dessinateur-peintre, d'auteur-illustrateur et d'illustrateur-photographe. Le dessin devient très tôt le véritable compagnon du petit garçon craintif quand sonnent les heures lourdes de la guerre - absence d'une maman chanteuse, d'un père prisonnier quelque part dans un stalag. Le dessin entre en lui, construit sa demeure... Il ne le quittera plus. Au moment de l'adolescence, à Paris, d'admirables professeurs lui indiquent le chemin : Pierre Coquet (dessin), René Ponot (technologie et typographie). Puis de belles rencontres, comme celles avec Marcel Jacno ou Robert Delpire qui lui ouvrent la porte de la maison Gallimard. Ensuite, c'est la magnifique aventure éditoriale que l'on sait....

 

Depuis plus de trente ans, il illustre les grands auteurs. Mais, s'il est un maître de la lumière, Georges Lemoine n'oublie jamais d'évoquer ceux qui ont été jetés dans l'ombre, le brouillard ou l'obscurité.
Georges Lemoine est un Monsieur et il faut entendre là plus qu'une marque de respect. En trente ans de carrière, ce Normand a illuminé les regards de nombreuses générations avec ses dessins à l'aquarelle ou aux crayons de couleur, au trait d'une finesse de haute précision. On reconnaît souvent un dessin (c'est un "tableau" qu'on a envie d'écrire) de Georges Lemoine au premier coup d'oeil : c'est du silence autour d'une émotion... Et de la lumière.
Il a illustré les plus grands auteurs, d'Andersen à Wilde et beaucoup d'écrivains contemporains : Yourcenar, Le Clézio, Roy. A chaque texte, son travail apporte une complémentarité parfois étonnante. Ainsi du conte d'Andersen, Le Méchant prince. Un prince de guerre fait régner la terreur partout où il va. Mais l'invincible guerrier sera terrassé par un simple moustique. Pour donner une vision de la mort que sème le prince, le dessinateur parsème les pages de l'album de corbeaux aux becs aigus. Face aux tons pastel qui ont fait sa signature, le noir des volatiles fait un contrasta saisissant et l'allure des oiseaux rapelle celle du prince sous son armure de fer. D'un dessin réaliste (les costumes et les monuments sont "d'époque"), l'artiste, en choisissant des scènes comme figées, suspendues, parvient à élever sa narration picturale à la hauteur du conte.

L'empreinte du regard — Au découpage de l'histoire en succession de scènes significatives, fait écho un cadrage de l'image qui donne parfois l'illusion de saisir un moment de vie. Dans Comment Wang-Fô fut sauvé, de Marguerite Yourcenar, Georges Lemoine alterne les focales. Ici, c'est une scène de rue saisie à hauteur d'épaule qui montre le peintre Wang-Fô traversant une foule moqueuse : sur les bords de l'image, les personnages apparaissent à moitié dans un effet de mouvement qui fait penser à un panoramique. Du coup on ressent la foule autour du peintre. Plus loin, l'illustrateur isole la main de l'artiste qui tient un pinceau : nous sommes dans l'intimité de la création.
Ce qui frappe dans ce livre, c'est le mimétisme qui lie le dessin de Georges Lemoine avec celui de la peinture chinoise. C'est que le Français s'imprègne de l'univers qu'il doit illustrer. Si, d'évidence, ses dessins ont traversé le texte de l'écrivain qu'ils accompagnent, l'homme s'est aussi inspiré d'un travail de documentation (gravures, photographies) ou d'un voyage qui lui aura permis de peindre sur le motif. L'illustration fait ainsi le lien entre la réalité et l'imaginaire, la véracité et la fiction. Elle permet d'ancrer un peu plus les émotions que le texte a suscitées.

Peindre l'indicible — Mais Georges Lemione ne se contente pas d'illustrer des contes. Homme engagé dans son époque, il échange les pastels et les couleurs lumineuses pour des tons plus sombres lorsqu'il s'agit d'évoquer l'horreur des camps ou la violence des guerres contemporaines. S'il le fait avec beaucoup de pudeur dans Oradour la douleur, prenant de la distance devant l'innomable en préférant évoquer les ruines que l'horreur, il n'hésite pas à réactualiser La Petite marchande d'allumettes. C'est dans Sarajevo dévastée qu'il replace le conte d'Andersen. "Un jour, le visage d'une petite fille bosniaque retenue prisonnière dans la ville assiégée, (...) s'est imposé à moi comme symbole d'une enfance victime de la folie barbare des hommes. La distance séparant le conte d'Andersen de la réalité d'une guerre qui ravageait un pays de notre Europe moderne n'existait plus..." Délaissant l'aquarelle pour le peinture à l'huile, le peintre compose des images anguleuses comme l'est le visage de son héroïne. Ce n'est plus une histoire qu'il illustre, c'est une souffrance. Dans Un foulard dans la nuit, de Milena, le Normand fait le lien entre les camps de la mort et la situation albanaise. Des photos de presse enserrent les illustrations où le rêve d'un enfant fait mieux ressentir, par contraste, l'horreur indicible des camps d'extermination.
De même, revient souvent dans son travail l'obsession de la misère. Le tout récent Prince heureux d'Oscar Wilde, montre une statue d'or et de diamants d'un prince qui fut heureux tant qu'il ne connut de la vie que son palais. Mais dressée sur une haute colonne, la statue voit maintenant la pauvreté dont certains habitants souffrent. Et la statue verse des larmes de détresse. Comme s'il leur faisait prendre de la hauteur, l'illustrateur décille le regard de ses lecteurs.
Oui, décidément, Georges Lemoine est un Monsieur, puisque son art n'est pas sans conscience.


Bibliographie sélective
Amiens, "les regards d'un promeneur", Dumerchez, 2002
Couleurs, lumières, reflets, R. Causse, Actes Sud, 2002
Le Prince heureux, O. Wilde, Gallimard, 2002
Couleur chagrin, E. Brami, Gauthier Languereau, 2001
Oradour la douleur, R. Causse, Syros, 2001
Neige, M. Fermine, Arléa, 2000
Un Foulard dans la nuit, Milena, Sorbier/La Martinère, 2000
La Petite marchande d'allumettes, A. C. Andersen, Nathan, 1999
Petit coeur, E. Brami, Casterman, 1999
Fleurs d'été et autres nouvelles japonaises, Gallimard, 1996
Le Méchant prince, H. C. Andersen, Gallimard, 1995
Pawana, J.-M. G. Le Clézio, Gallimard, 1995
La Cour de récréation, C. Roy, Gallimard, 1991
Balaabilou, J.-M. G. Le Clézio, Gallimard, 1985
Villa aurore, J.-M. G. Le Clézio, Gallimard, 1985
Celui qui n'avait jamais vu la mer, J.-M. G. Le Clézio, Gallimard, 1982
Comment Wang-Fô fut sauvé, M. Yourcenar, Gallimard, 1979
Vendredi ou la vie sauvage, M. Tournier, Gallimard, 1978
L'Enfant de l'étoile, Gallimard, 1978
La Petite fille aux allumettes, H. C. Andersen, Gallimard, 1978
L'Enfant et la rivière, H. Bosco, Gallimard, 1977
La Maison qui s'envole, C. Roy, Gallimard, 1977

Informations datées de 2003