Jean-Paul Nozière

L'enfance, cette aventure

Jean-Paul Nozière est un raconteur d’histoires. Pas un conteur : son œuvre est bien celle d’un romancier qui bâtit des aventures, construit des personnages, entremêle des intrigues. Parce que raconter des histoires, c’est dire le monde et tracer sur le papier les mouvements du cœur.

Sans même considérer l’importance de sa bibliographie (près de quarante livres), on devine à lire Jean-Paul Nozière combien la forme romanesque lui est nécessaire. Il n’est pas un livre qui ne renvoie peu ou prou à d’autres livres, comme une connivence ou un hommage à toute la littérature : par exemple, la pauvre chienne arthritique Miss Blandiche (qu’on croise dans Pas de pourliche pour miss Blandiche et dans Série noire pour le Chérie noire) fait-elle référence à l’écrivain américain J. H. Chase. Dans l’émouvant Le Rebelle de quatrième, c’est Steinbeck qui est cité : le héros de ce livre sur le chômage dévore Des souris et des hommes.

À l’épreuve du réel — C’est souvent que Jean-Paul Nozière aborde les problèmes sociaux dans ses romans (la pauvreté, la guerre, le racisme). Il ne le fait pas d’une manière didactique et moralisatrice. Il les place en toile de fond de l’histoire pour les révéler subtilement à travers les comportements des personnages. Le polar est un bon instrument pour diagnostiquer les troubles du corps social et placer l’individu au cœur d’une histoire qui va le dépasser. C’est dans l’épreuve en effet que les enfants de ces romans grandissent. Épreuve pleine de suspens ou épreuve sentimentale : il s’agit toujours de surmonter sa peur, ses préjugés. Faire un pas de plus dans la connaissance de soi.

Réveiller la mémoire — L’auteur de Un été 58 est aussi un amateur d’Histoire. La grande, celle qu’il a enseignée pendant quelques années, avant de devenir documentaliste dans un collège d’Is-sur-Tille, en Bourgogne. L’Histoire se conjugue aux temps gris de l’holocauste dans le triste La Chanson de Hannah, ou fait retour, comme un boomerang, vers le noir du nazisme dans les Assassins du cercle rouge. Elle se remémore, l’Histoire, outre Méditerranée avec Un été algérien. On pourrait dire aussi que Jean-Paul Nozière est un éveilleur de mémoire. Dans Retour à Ithaque, on voit Maxime, jeune homme au volant de sa vieille R4, filer vers le marais poitevin où l’attend son passé, un silence de cinq ans qui a suivi son étrange maladie. On lui a fait croire à une méningite, un coma qui explique son amnésie. L’éducation des parents a choisi le mensonge pour protéger l’enfant… Maxime n’est pas dupe et n’en peut plus de ne pas savoir.

La vive tentation de vivre — Si Maxime est adulte, le plus souvent ce sont de jeunes enfants qui sont confrontés au monde extérieur. C’est d’ailleurs leur souhait : quitter le cocon familial, vivre la grande aventure. Il y a ainsi de l’excitation chez Charlotte à enfreindre les règles et à partir à la recherche du trésor des Assassins du cercle rouge. Elle révisera ses désirs d’aventure en cours de route : le danger est plus agréable à vivre au cinéma… On pourrait ne voir là qu’une impatience à devenir adulte d’autant plus légitime chez Charlotte que son père n’assume pas ses obligations. Mais il y entre aussi probablement ce goût de la faute qui habite quelques-uns des personnages de Jean-Paul Nozière. Un été 58 est explicite : Pierre, le narrateur, est l’enfant sage d’instituteurs à la mode Pagnol, lorsque arrive dans son village un enfant venu d’on ne sait où (le secret est bien gardé par le maire). Asperge mal dégrossie, Justin est un loup lâché dans la bergerie tranquille du village. Il sait charmer les femmes (mais pas les filles) et convaincre les enfants de faire les pires actions. Présenté comme un diable auquel on ne résiste pas, Justin est aussi un enfant meurtri, au physique ingrat et au cœur probablement affamé. Ce qu’il apporte a le goût du péché et de la faute pour Pierre ; mais aussi l’éclat de la liberté et du plaisir…

Lire pour s’apprendre par cœur — Dans Une sixième en accordéon, l’élément perturbateur est un jeune gitan qui refuse de se séparer de son accordéon. Mis dans la même classe qu’Émeline, il ne s’intéresse pas aux cours. Seule la musique fait briller parfois son regard. Pour Émeline et toute la classe, Zoltan, est d’abord un enfant qui sent mauvais et qui a choisi un destin en dehors de voies balisées. La jeune fille va s’émouvoir de son jeune voisin et souffrir pour lui du rejet qu’il provoque.
L’école est omniprésente dans l’œuvre de Jean-Paul Nozière qui propose plus d’un portrait savoureux d’enseignant. Lieu de l’apprentissage de la vie, la classe est aussi le lieu des premiers émois, des premières épreuves. C’est le lieu de la confrontation de soi avec les autres : cela peut être drôle et tendre comme dans L’Amour K.-O. qui nous montre Max s’éprendre de la prof remplaçante. Mais au-delà des anecdotes, l’école symbolise l’œuvre du romancier : elle est le lieu où s’apprend le monde extérieur et où se découvre celui qu’on porte en soi…


Bibliographie sélective :
Cheval gagnant, Hachette-jeunesse, 2001
Un jour avec Lola, Thierry Magnier, 2001
Série noire pour le Chérie noire, Thierry Magnier, 2001
Retour à Ithaque, illustré par David Giraudon, Gallimard-Jeunesse, 2000
Dossier top secret, illustré par Christian Maucher, Gallimard-Jeunesse, 2000
La Vie sauvage, Flammarion-Père Castor, 2000
Assassins du cercle rouge, illustré par Philippe Munch, Flammarion-Père Castor, 1999
Tangos, Fleuve noir, 1998
Pas de pourliche pour Miss Blandiche, Gallimard-Jeunesse, 1998
Adieu mes jolies, Seuil, 1998
Le Rebelle de quatrième, Rageot, 1998
Une sixième en accordéon, illustré par Morgan, Rageot, 1996
Un été algérien, illustré par Chantal Montellier, Gallimard-Jeunesse, 1996
Un été 58, Seuil, 1995
La Chanson de Hannah, illustré par Jacques Ferrandez, Nathan, 1995
L’Amour K.-O., illustré par Bruno Leloup, Rageot, 1993

Informations datées de 2002