Bruno Heitz

L'espiègle humaniste

Le père des "loupiots" (série publiée par Hachette) est un caméléon. Bruno Heitz apparaît ici comme un illustrateur, là comme un écrivain, ailleurs comme un sculpteur sur bois, mais parfois aussi comme un dessinateur de presse et depuis peu comme un auteur de BD. Heureusement on peut le reconnaître : à son amour pour les deux-chevaux et à son style ironique et tendre.

Le béret posé sur le crâne, Hubert conduit une vieille mobylette. Il vit avec son frère Bertrand depuis que ce dernier a été largué par sa femme (cette « grosse vache »). Les deux paysans habitent Morneville où, depuis que le père Favergeot est mort (on l’a aidé à clamser dans Une magouille peu ordinaire), Hubert fait l’épicier ambulant tous les jeudis, jours des enfants : vu les vieilles bagnoles, on doit être vers la fin des années 50, le mercredi n’était pas encore chômé. Le reste de la semaine, Hubert est détective privé… Le privé le plus connu de Morneville.
En inventant cet étonnant personnage à la Léo Malet (de campagne), et ces histoires à la Maigret, Bruno Heitz a donné à la bande dessinée une figure qui devrait rester. La méchanceté villageoise, les petits secrets, les mesquineries quotidiennes, les quolibets de comptoir sont mis à nu avec une vraie jubilation. Mais, malgré la causticité des portraits, on sent poindre un vrai humanisme de cœur : on ne dessine pas ainsi les habitués des bistrots sans un peu de fraternité.

Les odeurs du dessin — L’auteur a fait ses premiers pas en BD avec une fable au titre drolatique : Boucherie, charcuterie, même combat. Dans une ville qui n’a rien à envier à Morneville, on commence à découvrir le matin des boucheries saccagées. Ce sont des cochons, organisés en gangs, qui s’attaquent à tous les magasins où l’on trouve de la viande. Les humains organisent la résistance, mais devront fuir finalement. La ville tombe aux mains des porcs qui dirigent alors la cité en prenant de plus en plus les travers de leurs prédécesseurs. S’il avoue l’influence de La Ferme des animaux d’Orwell, Heitz ajoute par le dessin une couleur poétique à l’histoire. À l’école, les portemanteaux d’antan, les pupitres en bois, les tractions avant du gang des cochons et les appartements bourgeois font sentir au lecteur l’odeur de la craie, du bois et du cuir. Pour autant le trait du dessinateur n’est pas du tout réaliste. Bon enfant et désinvolte, il nous rappelle que l’auteur est aussi dessinateur de presse.

Traits de vie — C’est peut-être d’ailleurs dans la rapidité d’exécution que Bruno Heitz a su aiguiser son regard pour qu’il saisisse dans l’instant le geste le plus expressif d’un personnage. Dans Le Cours de récré (publié par les éditions Circonflexe chères à l’auteur), il parvient à nous montrer une journée d’école comme les enfants la vivent et telle qu’ils ne peuvent pas la raconter à leurs parents. On entre dans l’album par des moments miniatures de la vie saisie au vol dans des espaces clos : une cuisine, la voiture du père qui amène deux enfants à l’école, la voiture de la mère qui les ramène chez eux le soir. Puis, double page suivante, d’un coup, la cour de récré emplit l’espace, des gamins courent dans toutes les directions, les couleurs vives de leurs vêtements accentuent le mouvement : bienvenue chez les enfants ! Croqués avec un humour complice, les enseignants y apparaissent comme étrangers au monde brouillon, bruyant et énergique des mômes. Ce volet d’un triptyque sur l’école où figurent aussi Les Instits et L’Heure des mamans, rejoint dans son comique jovial la série mordante des loupiots : ton gentiment sarcastique, contre-pieds narratifs et complicité avec le lecteur.

Histoires bricolées — Une complicité qui joue à plein dans Facile à dire. Cet album malin s’ouvre par le « Bonjour » du personnage de carton collé sur des fonds monochromes aux couleurs vives. Ce «Bonjour» s’affiche dans une bulle de personnage de BD. Une bulle si encombrante parfois, qu’elle tombe sur la tête de notre héros. L’album joue sur la matière (le carton) et ce qu’elle représente (un personnage, une robe) avec coquinerie. Il en est de même avec Les Petits poissons, où le bois et le dessin se mêlent dans une évocation à la Lewis Carroll. Mais c’est peut-être avec Une histoire pas terrible, terrible que la forme et le fond se pénètrent le mieux. Notre bonhomme paysan de Facile à dire est cette fois fait de bois, comme sa camionnette. Et comme la vache «qui avait une soif terrible, terrible» au point de traverser la route sans regarder. Et vlan ! C’est l’accident. La voiture est toute cassée, la vache aussi. Notre bonhomme répare l’une avec les pièces de l’autre : la vache se retrouve avec des roues en guise de pattes arrières, ce qui n’est pas « terrible, terrible ». Magnifiquement édité, l’album joue sur les couleurs vives, les ombres des objets, les changements d’angle (dont deux belles plongées sur la camionnette). Au final on sourit, surpris de ressentir à l’égard de ces personnages de bois, quelque chose comme de la tendresse.


Bibliographie sélective :
La Farce du dindon, avec Hubert Ben Kemoun, Casterman, 2001
Facile à dire !, Rouergue, 2001
Les Petits poissons, avec Olivier Douzou, Rouergue, 2001
On peut se tromper, avec Léo Norge, Rue du monde, 2001
Cocorico !, Circonflexe, 2001
Hop-hop !, Circonflexe, 2001
Rue de l’école, Circonflexe, 2001
Une histoire pas terrible terrible, Rouergue, 2000
Virage dangereux, Seuil, 2000
Très, très loin, Rouergue, 1999
Le Cours de récré, Circonflexe, 1999
Le Bolet de Satan, Seuil, 1998
Les Vacances du nouvel instit, Circonflexe, 1998
Une magouille peu ordinaire, Seuil Jeunesse, 1997
Jojo et la bibliothécaire, Circonflexe, 1997
Un privé à la cambrousse, Seuil, 1996
Jojo la parole, Circonflexe, 1996
Boucherie, charcuterie, même combat, Seuil, 1995
L’Heure des mamans : le cours de récré 3, Circonflexe, 1992

Informations datées de 2002