Guillaume Guéraud

Sous la violence, la tendresse

Son entrée en littérature a suscité la polémique : non seulement cet auteur plonge ses jeunes personnages dans une vraie violence, mais il le fait en plus avec un manichéisme politique. Sont visés : les flics, les journalistes, les riches. Bref, avec Guillaume Guéraud, le pouvoir est une cible. Et l’amour une arme.

« J’ai fini par aller voir la conseillère d’orientation pour lui dire merde ». Dès la première phrase de son quatrième livre, Les Chiens écrasés, Guillaume Guéraud donne le ton. On est prévenu. Et pour peu qu’on ait lu ses trois précédents romans, on n’est pas surpris. Commencée avec Cité Nique-le-ciel, l’œuvre de ce jeune auteur né en 1972, nous plonge d’emblée dans la violence : une ambulance emporte le corps sans vie d’Imad, le frère du narrateur. Nous sommes dans la banlieue où l’on meurt d’overdose, où les « flics » affichent leur racisme sans vergogne, où les vigiles des supermarchés surveillent les Arabes, matraque en main. Il n’y aura pas de guimauve dans l’encre de Guillaume Guéraud. Les mots claquent une sonorité venue de la rue.

Se faire entendre — Pour dire la réalité des banlieues, Guillaume Guéraud joue d’un langage idoine. Un langage où justement le mot « idoine » ne risque pas d’apparaître. C’est un parlé vrai, direct. Mais on est loin de la démagogie qui consiste à vouloir faire jeune : les mots ici sonnent juste et apportent avec eux une réelle poésie. Outils identitaires, ils permettent de se faire adopter par les autres : les copains, celle que l’on aime. Ils font un va-et-vient entre ce qu’il convient de dire (ce langage codé qui montre à quelle classe on appartient) et ce que l’on aimerait ne pas taire : le désir d’amour, les sentiments qui bouleversent. Mais ils ne sont pas les seuls à parler. Les actes sont aussi des signes et la violence un cri.

Se rebeller — Dans Cité Nique-le-ciel, Rachid brûle la « mob » de son ami dans un ultime geste de désespoir. Comme si les flammes pouvaient l’arracher à la fatalité de sa condition. Il y a là l’illustration de la phrase de Brecht : « On parle souvent de la violence du fleuve mais jamais de celle des berges qui l’enserrent ». Guillaume Guéraud a décidé, lui, de parler des berges… Dans Chassé-croisé, la violence est l’expression de la révolte. En France depuis dix ans, Mohammed et ses parents se voient notifier leur expulsion prochaine du territoire. Le père est abattu, impuissant : c’est son fils qui va l’amener à se rebeller un tant soit peu : « Ça fait dix ans que tu te laisses marcher dessus ».

S’armer… — La violence des propos souligne par contraste la fragilité des personnages. Rêveurs et romantiques, ils pleurent à la dernière scène sanglante de Scarface, cherchent dans les films de samouraïs ou les westerns une échappatoire mythique et glorieuse face au réel. Les enfants n’ont que ces fictions pour rêver puisque leurs parents ont perdu le chemin des lendemains qui chantent. Dans Coup de sabre, la figure héroïque du père de Tom, c’est Hô Chi Minh. Dans Dernier western ce sera Robert Mitchum : les idéologies mortes n’aident plus à espérer. Restent les images pour rêver. Et l’amour aussi pour faire face au monde… d’amour.

L’écrivain est un obsédé. Son obsession se traduit par de longs cheveux très noirs, des yeux bridés. Guillaume Guéraud, comme tous ses personnages, doit être amoureux des asiatiques et des eurasiennes. Les filles dont on tombe amoureux dans ses livres viennent du Viêt-Nam ou du Cambodge. La révolte et l’amour alimentent autant l’une que l’autre son écriture. À la violence qu’appelle la première répond la poésie fantaisiste, printanière et pleine d’énergie que convoque la seconde. Dans Les Chiens écrasés, ironique satire de la presse corrompue (que connaît bien l’auteur, ancien journaliste), Alex embrasse Daphné et « j’ai eu l’impression d’embrasser un petit nuage. » Dans l’hilarant Affreux, sales et gentils, Amaury s’éprend d’une fille dont le sourire ferait « tomber King Kong dans les vapes ». Les couples violence/révolte et poésie/amour sont étroitement mêlés dans Coup de sabre : Tom va aider le grand-père vietnamien de Joey à accomplir sa vieille vengeance contre deux anciens soldats français. Le roman s’achève sur une plage, les deux enfants ont retrouvé le sabre sanglant de l’aïeul. Ils s’aiment et ils ont une arme : le monde leur appartient. La force de la jeunesse est là : croire encore en la révolte et croire toujours en l’amour. Deux chimères pour le héros adulte de Dernier western condamné à l’errance et à la solitude, hanté par le rêve et meurtri par la vie. Les adultes sont de grands enfants blessés. On peut écrire pour cicatriser ou, au contraire, pour élargir la plaie…


Bibliographie :
Dernier western, Rouergue, 2001
La Plus belle fille de la planète, illustré par Frédéric Rébéna, Nathan, 2000
Affreux, sales et gentils, illustré par Martin Matje, Nathan, 2000
Coup de sabre, Rouergue, 2000
Les Chiens écrasés, Rouergue, 1999
Chassé-croisé, Rouergue, 1999
Cité nique-le-ciel, Rouergue, 1998

Informations datées de 2002