Éditions Passage Piétons

Isabel Gautray

Images au cœur

Créées en 1998 par Isabel Gautray, les éditions Passage piétons mettent l’image au centre de leur production. Pour interroger le sens, le réel, apprendre à mieux voir le monde et, dans ses livres jeunesse pour libérer le regard des plus jeunes. En trois collections, Passage piétons met des yeux à la place du cœur et beaucoup de cœur aux ouvrages.

Agréable à saisir sous leur couverture colorée, les imagiers de Passage piétons saisissent le monde dans sa réalité la plus quotidienne : Regarde le loup dans le bois s’ouvre (comme les autres imagiers) forcément par la photo d’un passage piétons. Il se poursuit par une séquence de deux photos : un enfant blond fait du tricycle et tracte une carriole rouge en forme de caravane. L’enfant passe devant des tags, arrive au bord d’une rue où règnent les voitures. Nous sommes dans une réalité tangible, les images ne sont pas édulcorées, elles sont comme saisies au vol. Le livre reprend la célèbre comptine : « promenons-nous dans les bois, pendant que le loup n’y est pas… » en jouant du rapport entre le texte ancien et les images modernes (à deux exceptions près). De ce décalage, des ruptures que provoque la succession d’images naissent des espaces à saisir, à habiter, à arpenter. Le lecteur peut dès lors suivre son propre parcours. Certains verront dans le loup, le symbole du danger représenté ici par les voitures, d’autres retiendront l’humour qui naît du jeu entre le texte et l’illustration.

Jeux d’images — Les jeux de mots vont bien aux images, surtout quand ils sont signés Jacques Jouet (Regarde, regarde les poissons des villes, Rendez-vous dans ma rue, Regarde, regarde les têtes en l’air et Je sais nager monsieur grenouille). Mais avec ces imagiers, le terme de « jeux d’image » reste à inventer : ici on passe d’un bébé qu’on s’apprête à plonger dans une bassine au grand bleu où nage un homme-grenouille, là le cadrage de la photographie offre un parallèle saisissant et incongru entre un marin arrimé au mât de son voilier et la verticalité des tours tout contre…
Les imagiers peuvent ainsi se lire de multiples façons : dans leur linéarité, dans ce qu’ils laissent apparaître entre texte et images, dans le temps suspendu de chaque photographie. La liberté qui se dégage de ses livres surprend considérablement : elle est un terrain de jeu pour l’enfant qui, comme dans Regarde, regarde les têtes en l’air, plonge joyeusement dans l’ouvrage.

Images du monde métissé — Plus souples, les livres de la collection "Lieu commun" mêlent une anthologie de textes à une anthologie de photographies. La Terre est un seul pays s’ouvre par un effet comique : sur la couverture un colosse tient une immense pierre ronde, tel un Atlas. Son visage semble apaisé malgré l’effort que le poids de la pierre suppose. Ouvrons le livre : un enfant, pleine page, soulève un ballon de plastique. Son sourire ressemble à une grimace d’effort : comme s’il lui était difficile de tenir son ballon… Le livre appelle à la tolérance et la sagesse, et joue de l’ironie parfois : « les statistiques sont formelles : il y a de plus en plus d’étrangers dans le monde. » Le monde est donné à voir dans ses mensonges, ses travers.
C’est la douceur que convoque T’es pas une fille, t’as les cheveux courts même si le livre n’hésite pas à porter son regard sur la condition des femmes (avec Montaigne). Les portraits en noir et blanc d’enfants qui sourient ou s’embrassent jouent le rôle de la musique dans les comptines. Ils mettent les notes dont on attend qu’elles éloignent de nous l’angoisse, la peur. Que d’elles naissent l’espoir d’un monde meilleur. On avait dit précise encore cette pensée en développant l’idée d’une solidarité que symbolise la corde qu’une paire de mains jette en couverture. C’est essentiellement l’univers du travail qui est abordé dans cet échange de citations entre le texte et l’image. Les livres de Passage piétons sont comme des machines à laver le regard : dans le tambour, les images se mêlent les unes aux autres, s’entrechoquent et rendent au monde sa riche complexité.

Images-valises — Très ludique, la "Collection des restes" propose de petits livres à voyager : normal ils sont faits parfois de mots-valises (Les Bêtes et méchantes) ou d’expressions cocasses à illustrer (« se crêper le chignon »). Mais c’est probablement Caprices d’étoiles qui offre la plus merveilleuse des illustrations. Des photos d’étoiles (qui n’en sont pas toujours), illuminent le noir des pages de droite. Les légendes, censées dire ce que l’on voit, apporte une poésie amusée à la page : ainsi des « étoiles amoureuses » que sont deux taches blanches qui se touchent. L’album se clôt sur « les étoiles qui dorment » : elles sont si belles, qu’invisibles, on les devine quand même.


Les Éditions Passage Piétons :
Rendez-vous dans ma rue, Jacques Jouet, 2001
La Terre est un seul pays, 2000
T’es pas une fille, t’as les cheveux courts, 2000
On avait dit, 2000
Jacques Ferrier, architecte, 2000
Caprices d’étoiles, Lola Bergeret, 2000
Les Mauvais caractères, Lola Bergeret, 2000
Les Bêtes et méchantes, Lola Bergeret, 2000
Je sais nager, Monsieur Grenouille, Jacques Jouet et Isabel Gautray, 1999
Regarde, les poissons des villes, Jacques Jouet, 1998
Regarde, les têtes en l’air, Jacques Jouet, 1998
Regarde, le loup dans le bois, Jacques Jouet, 1998

Informations datées de 2002