Le petit monde de

Yann Fastier

est immense


S’il n’avait pas été bibliothécaire, Yann Fastier aurait probablement fait carrière dans l’entomologie. Certes, il n’y a pas d’insectes dans les albums de cet auteur-illustrateur ; mais le regard qu’il porte aux petits objets possède la précision de celui d’un Jacques-Henri Fabre. Et franchement, les vies d’une boîte de conserve, d’une bobine de fil, d’un doudou ou d’un tournesol sont aussi passionnantes que celles d’un scarabée ou d’une fourmi. Surtout quand ils sont dessinés avec autant de tendre fantaisie.

Il ne faut pas longtemps à Yann Fastier pour créer un monde qui, d’emblée, est vrai. Bob le déboussolé, nous présente d’abord Fifi, un radis aventurier venu visiter la Laponie, rouge éclatant sur le vert et blanc des forêts enneigées. Le ciel est jaune. Fifi rencontre Bob, le seul tournesol de Laponie. Bob est tristounet. Ça ne doit pas être facile de grandir loin des siens. Avec Fifi, Bob part vers la terre de ses ancêtres : le Mexique. Après une traversée maritime difficile pour le tournesol, nos deux amis arrivent dans un pays désertique où le ciel est vert et les haricots rouges. En voilà un d’ailleurs, Porfirio (il porte moustache noire et sombrero rouge) qui sait que les tournesols viennent de Patagonia. On file là-bas. Au terme du voyage difficile pour le tournesol, on ne trouve que de l’herbe. C’est bien simple, il n’y a plus de ciel, le vert a tout envahi. Les trois amis sont rejoints par le professeur Kiwi qui les emporte à bord de sa « cocotte-minute volante » vers le pays des tournesols où Bob est enchanté de découvrir les autres tournesols, qui s’appellent tous Bob, se vêtissent de la même manière et portent tous des lunettes de soleil pour ne pas quitter l’astre des yeux. Les trois amis de Bob ne trouvent pas ça très joyeux et souhaitent repartir…

Tendre fantaisie — Si la fantaisie s’inscrit au fronton de cette histoire, accentuée par la singularité des héros, le dessin épuré et doux de Yann Fastier atténue l’étrangeté de l’histoire. Bob est un enfant qui, parti retrouver les siens, découvre l’amitié, les autres et choisira finalement l’aventure plutôt que l’atavisme. Il repousse ainsi la fin de l’histoire et laisse ouvert l’horizon des possibles. Attendri par la bouille ronde du tournesol malheureux, le lecteur trouve dans l’irascible Kiwi et le comique Porfirio deux faire-valoir de talent. Quant à Fifi, sorte de Tintin, il est le meilleur reflet du lecteur qui sait que les réponses aux plus grandes questions se trouvent dans les livres.
La force du dessin, dans sa simplicité apparente, s’exprime pleinement dans Gamelle. Cet album muet, relate en noir et blanc les mésaventures d’une boîte de conserve. Yann Fastier a composé là une pantomime où chaque dessin exprime une émotion. Au rythme de deux images par page, l’histoire raconte la quête de l’amitié par un être abandonné. Parfois le temps ralentit : c’est la nuit et la gamelle traverse en pagayant un cours d’eau sous les étoiles. Le noir et blanc ici fait penser aux films muets de Charlot et l’on imagine aisément que Yann Fastier aime la scène célèbre de la danse des petits pains. La vie que l’illustrateur donne aux objets prend sa source dans une même tendresse.

Du côté des enfants — Celle-ci n’est pas exempte de son contraire. L’étonnant Savoir-vivre inventorie les violences verbales qu’un enfant peut subir de la part de ses parents. Sur une feuille de papier déchirée, une petite fille muette et triste se fige sous un déferlement de cris et menaces. La typographie asphyxiante, en lettres rouges, et l’attitude autiste de l’enfant renforcent le sentiment d’enfermement. La lecture en est éprouvante jusqu’au coup de sonnette de la porte d’entrée. Alors, la gamine se précipite dans les bras de sa mère et le lecteur comprend qu’en attendant sa maman, elle n’a cessé de jouer à l’enfant martyrisé. Savoir-vivre est peut-être le premier livre que les enfants voudront offrir à leurs parents.

L’enfer, c’est pas les autresDu rififi chez les doudous démonte avec justesse les mécanismes du racisme ordinaire. Joliment, Yann Fastier crée un café où se retrouvent les doudous et autres nounours mis à la retraite. Là, on joue aux cartes entre peluches. Mais quand arrive un ex-futuriste robot de plastique, c’est l’émoi dans le bistrot où les doudous réactionnaires refusent l’étranger. Le robot est expulsé, la vie reprend son cours : parties de cartes où le ton monte, où fusent moqueries et méchancetés. Les doudous se déchirent… Au final, ils comprennent qu’ils n’auraient pas dû agir comme ils l’ont fait avec le robot. Ils se rachèteront et le café prendra des airs de fête. C’est un bel humanisme qui préside à ce récit écrit par Fabienne Séguy. Le trait de Yann Fastier, drôle et attachant, sait se faire acéré et agressif. Le lecteur n’en est que plus touché. Les deux mêmes ont réalisé une délicate fable sur le cinéma, les rêves qu’on en fait, la réalité qui est la sienne. C’est Méli-mélo où les dessins jouent sur les mots et où l’on retrouve, dans le happy end, Bob le tournesol et ses amis. À croire qu’ils voyagent encore. Ils ont bien raison ! l’imaginaire de Yann Fastier est un vaste monde à explorer.


Bibliographie :
Du rififi chez les doudous, avec Fabienne Séguy, Rouergue, 2001
Savoir-vivre, Mijade, 2001
Méli-Mélo, avec Fabienne Séguy, Atelier du Poisson soluble, 2000
Bob le déboussolé, avec Sophie Mandon, Rouergue, 1999
Gamelle, Paquet, 1999
Rapport secret sur les dents de lait, Atelier du Poisson soluble, 1999
Et ça t’amuse !, Treize étrange, 1999

Informations datées de 2002