Sophie Chérer

Plus d'histoire, il faut agir !

Sophie Chérer est et n’est pas Don Quichotte. Elle est Don Quichotte dans l’énergie, le courage et la générosité qu’elle met dans ses combats. Mais elle n’est pas le personnage de Cervantès parce qu’elle ne lutte pas contre des moulins. Au contraire, Sophie Chérer rejette les fables chevaleresques et les rêveries sucrées : le monde est là, bien réel, à prendre, à changer, à vivre.

Dans Ne me raconte plus d’histoires, maman !, la mère du petit Paul ne cesse de raconter à son fils des histoires avec une énergie débordante. Au point de déclencher des catastrophes lorsqu’elle veut que la réalité rejoigne la fiction. Ainsi, évoquant Bambi lorsqu’elle en est à l’épisode de l’incendie de la forêt, n’hésite-t-elle pas à appeler les pompiers ! Les conséquences sont fâcheuses. Mais le jour où Paul se perd dans la forêt, les histoires qu’il connaît par cœur ne lui sont d’aucune aide : les trucs du petit Poucet ne fonctionnent pas dans la réalité. Ce sont des bobards et Paul aimerait bien désormais que sa mère cesse de lui raconter des histoires. Si Sophie Chérer joue à merveille ici du renversement des rôles (Paul devient mature ; sa mère s’infantilise), c’est aussi une règle qu’elle semble se donner : n’écrire jamais de fables édulcorées, ne pas mettre la réalité sous cloche.

Quitter la fable pour le monde — On retrouve ce thème dans Mathilde est tous les animaux où la lecture d’un livre incite la turbulente enfant à imiter écureuils, chiens, chats, etc. Il y a là encore une inversion : souvent dans les livres pour enfants, les animaux ont des comportements humains. Mathilde découvrira que l’inverse n’entraîne que des problèmes… La fillette est intelligente, vive, débrouillarde : elle fait d’elle-même l’expérience du monde qui l’entoure. Quand on la retrouve dans Mathilde à la déchetterie, c’est sans surprise qu’on la voit passionnée par la défense de l’environnement. Militante émue par la pollution, elle part en guerre. Mais derrière son armure de Jeanne d’Arc, bat un cœur de midinette. La gamine commet un vol d’emprunt : elle s’empare d’un bijou familial pour se faire belle un instant. Malencontreusement le joyau est jeté dans une benne de la déchetterie… Au thème de la fable (le bijou qui rend belle) s’ajoute un thème récurrent dans l’œuvre de Sophie Chérer : le sentiment de la culpabilité. Dont Mathilde est la championne : dans l’attendrissant Les Hamsters n’ont pas de voix, elle aime tellement son hamster, qu’elle l’emporte en cachette à l’école… et le perd. Le lecteur est ému, tant l’écrivain a réussi à nous attendrir avec le petit animal.

La culpabilité comme apprentissage — Dans son émouvant premier livre, Une brique sur la tête de Suzanne, la jeune héroïne voit son grand-père mourir alors qu’ils passaient ensemble la tondeuse. «Bon-papa» comme elle l’appelle agaçait prodigieusement Suzanne. Elle ne supportait pas les bruits qu’il faisait en mangeant, sa cruauté envers les taupes… Surtout, elle n’a pas aimé qu’un jour il lui dise qu’il avait peur de mourir. Une statue s’écroulait : celle du grand-père puissant et protecteur. Elle venait justement de le maudire et de lui tirer la langue en cachette lorsqu’il s’est écroulé, victime d’une crise cardiaque. Comment ne pas se sentir coupable ? Le roman, résolument, choisit la voie du réalisme : les événements qui suivent la mort (l’arrivée des pompes funèbres, de la famille) sont relatés à travers les yeux de Suzanne qui, ce jour-là, quitte l’enfance. Parce que se sentir coupable, c’est se vouloir responsable : ce que dit remarquablement Le Cadet de mes soucis
La culpabilité de Marianne dans Quand je pense à la Résistance est spectaculaire : primée pour une rédaction sur la Résistance, Marianne urine dans sa culotte au milieu de la remise solennelle du prix. C’est que cette récompense sonne comme un remords : pour écrire son texte elle a copieusement plagié un vieil article de journal. Dans ce roman fort dense, la culpabilité de la jeune fille est aussi l’écho de celle de toute une nation vis-à-vis de son comportement durant l’Occupation. Certains furent résistants, d’autres pas, d’autres pire.

S’engager réellement dans le monde — Résister : ce mot figure en page de garde du dictionnaire intime de l’auteur. Écrivain engagé dans ses romans pour adultes (dont le magnifique Les Loups du paradis), Sophie Chérer ne baisse pas la garde lorsqu’il s’agit d’écrire pour la jeunesse. Son engagement a les couleurs de la générosité, de la responsabilité, du civisme. On le trouve dans La Seule amie du roi qui évoque l’emprisonnement du petit Louis XVII avec force détails réalistes. Ce roman refuse les images d’Épinal de la Révolution pour poser des questions humanistes. L’engagement est également au cœur de L’Huile d’olive ne meurt jamais. Dans cette fiction où une vieille sicilienne résiste à la mafia, Sophie Chérer ne nous raconte pas d’histoires : elle est partie d’un fait réel. C’est comme si la fiction poursuivait le travail de journaliste qu’elle a mené quelque temps après avoir renoncé à sa vocation de juge pour enfants — ce qu’elle raconte dans Ambassadeur de Sparte à Byzance. Justice, journalisme, littérature : Sophie Chérer fourbit des armes pour rendre le monde meilleur. Des armes qui font du bien.


Bibliographie :
L’Huile d’olive ne meurt jamais, École des Loisirs, 2001
Mathilde à la déchetterie, illustré par Véronique Deiss, École des Loisirs, 1999
À ceux qui nous ont offensés, Éditions de l’Olivier, 1999
Les Hamsters n’ont pas de voix, illustré par B. Rodriguez, École des Loisirs, 1997
Les Loups du paradis, Éditions de L’Olivier, 1996. (Corps 16, 1997)
Mathilde est tous les animaux, illustré par Véronique Deiss, École des Loisirs 1996
La Seule amie du roi, École des Loisirs, 1995
Le Cadet de mes soucis, École des Loisirs, 1995 (Corps 16, 1996)
Ne me raconte plus d’histoire, maman, illustré par Anaïs Vaugelade, École des Loisirs, 1994
Ambassadeur de Sparte à Byzance, École des Loisirs, 1994
Quand je pense à la Résistance, École des Loisirs, 1994 (Corps 16, 1996)
Le Dimanche des réparations, Éditions de l’Olivier, 1994. (rééd. Seuil, 1998)
Une brique sur la tête de Suzanne, École des Loisirs, 1992 (rééd. 1993)

Informations datées de 2002