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Arnaud Cathrine
Quand le silence en dit long
Quil écrive pour les adultes ou à destination de la jeunesse, Arnaud Cathrine évoque toujours les meurtrissures familiales, fraternelles ou filiales. Laffranchissement de ses personnages passe par des épreuves quils doivent surmonter en prenant, enfin, la parole. Une écriture salvatrice.
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Les Yeux secs, 1998 : Arnaud Cathrine entre en littérature avec un roman implacable et métaphorique. Un frère et sa sur se cachent dans leur maison alors que la guerre civile fait rage au-dehors. Cest contre les cadavres de leurs parents que les enfants font semblant dêtre morts lorsquun intrus pénètre chez eux. Roman à langoisse violente, Les Yeux secs racontent aussi le passage brutal à lâge adulte, le regard quun jeune garçon porte avec effarement sur le monde autour de lui. Cest aussi une histoire de solitude intérieure. Odell, le jeune garçon, a les yeux secs. Aucune larme ne sort de lui. Il ressemble en cela au héros de Mon démon sappelle Martin qui lui non plus ne parvient à pleurer. Chez Arnaud Cathrine, cest souvent que les personnages sont incapables de sortir deux ce qui les ferait advenir au monde. Et quand ce ne sont pas les larmes quils refoulent, ce sont les mots, les confessions.
Mentir plutôt que dire Comme il lavait fait en littérature pour adultes, Arnaud Cathrine débute en littérature jeunesse avec ce roman fort : Mon démon sappelle Martin. Damien est en camp de neige. Mais il nest pas heureux. Chaque nuit, Martin vient lempêcher de dormir. Martin, cest son meilleur ami. Mort il y a un an. Il sest jeté sous un camion à 14 ans. Damien narrête pas dy penser. Au point den être malade. Il a bien tenté de devenir le copain dArthur au camp de vacances mais Arthur a trois ans de plus et se moque de faire des pactes de sang avec lui. Personne ne comprend pourquoi Damien ne tourne pas rond. Le gamin, plutôt que de se confier, invente une histoire de frère mourant. Il senferme dans ses mensonges, ses silences. Dire les choses lui est impossible. Avec une causticité de ton qui masque mal la souffrance, Damien jette un regard ironique sur la colonie de vacances. Une ironie qui sonne comme un appel au secours : une façon de nous toucher deux fois. Dabord par le rire mordant, ensuite par lémotion qui sous-tend sa rébellion. Avec une impeccable justesse.
Ce qui reste du drame Le deuil était déjà au cur de LInvention du père. Rafael est venu en Espagne voir Lasagual, ce père quil na jamais connu. Et quil ne connaîtra que mort. Dans le village hostile et meurtri, son refus dapprendre quoi que ce soit au sujet de son père contredit le fait quil soit là. Amour déçu, haine de labsent : les liens familiaux forment les barreaux de sa prison intérieure. Le jeune homme sen évade, en écrivant à sa mère, une rencontre inventée avec son géniteur. Il écrit quils se sont vus et que le fils na rien pardonné au père. Au nud intime, impossible à dénouer, fait écho un autre drame : la guerre dEspagne qui a figé tout le village dans le non-dit. Lécriture tourne autour du silence comme pour en désamorcer la charge. Car le silence est aussi le fait des adultes. Comme dans La Route de Midland, sorte de road movie figé où Will transporte dans son van, le corps de son frère aimé et haï tout à la fois. Comme dans Vendredi 13 chez tante Jeanne où un enfant lit dans ce quon ne dit pas les arrières pensées de sa famille.
Dire cest se donner naissance Gaspard est furax. Il sapprêtait à partir en vacances dété en Normandie, retrouver sa cousine, une promesse de bonheur estival. Mais la tante Jeanne vient de mourir. Il faut aller à lenterrement. Les vacances attendront, cest un comble ! Dautant que la défunte, vieille fille, était plutôt une peau de vache. Arrivé sur place, Gaspard est confronté au corps sans vie de sa tante. Quelque chose se déchire en lui. Avec son cousin Philibert, il va lire le journal intime de Jeanne. Il découvre son secret, un silence de toute une vie. Quand il part finalement pour la Normandie, Gaspard a vécu plus dun bouleversement intérieur : on appelle ça grandir.
Grandir commence par lacceptation de soi. Au point de se laisser voir tel quel par les autres. Dans son nouveau roman, Arnaud Cathrine joue admirablement dun effet de miroir littéraire. Son héros, Arnaud, sappelle Cathrine. Cest quasiment un nom de fille, le « e » en moins. Évidemment, à lécole, un nom comme ça nest pas facile à porter. Surtout quand on est timide. Les moqueries des uns, les rires des autres, ça nencourage pas à prendre le taureau par les cornes. Arnaud ne va pas bien. Le malaise est profond jusquà le faire tomber dans les vapes. Le nom, cest lidentité. Sa grande sur a de la chance, elle nest pas comme lui : ils nont pas le même père.
Drôle, ce roman exprime merveilleusement le sentiment de solitude de lenfant qui doute de lui. Le miroir joue aussi pour le lecteur : quil sappelle Arnaud, Catherine ou Georges
Finalement, Arnaud Cathrine nécrit-il pas ce que chacun tait et souffre de taire ?
Bibliographie :
Je suis un garçon, avec Françoiz Breut, École des Loisirs, 2001
Vendredi 13 chez Tante Jeanne, École des Loisirs, 2001
La Route de Midland, Verticales, 2001
Mon démon sappelle Martin, École des Loisirs, 2000
Les Yeux secs, Verticales, 1998 (Jai lu, 1999)
LInvention du père, Verticales, 1999 (Seuil, 2001)
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