Quentin Blake

Quentin, l'enchanteur

Prenez un crayon et tracez un cercle à l’intérieur duquel vous faites un point. Le résultat : un cercle avec un point. Quentin Blake, quand il fait la même chose, obtient un œil, un personnage déjà, de la joie, du mouvement, de la vie, de la complicité. Les images de cet auteur sont magiques. C’est pour cela probablement qu’il est l’illustrateur du grand Roald Dahl et que tous les éditeurs du monde veulent travailler avec lui.

Il y a des livres qui sont des chocs. Qui font d’un lundi gris un mercredi de fête estivale. Ils emportent avec eux le temps, le lecteur, le monde tout entier dans le rythme d’un cœur qui bat plus vite. C’est le cas de Clown. Abandonnez l’idée de n’offrir cet album qu’à un enfant : c’est à vous-même, à tout le monde que vous pouvez donner à lire cette histoire. À votre poisson rouge aussi bien !
Ça commence par une image terrible : une mamie, équipée de gants de nettoyage et d’un tablier de cuisine, transporte, bras tendus, nounours, doudous et perroquet qu’elle jette en vrac dans une poubelle. Indifférente aux regards des animaux de tissus. Deux yeux bougent, c’est le clown qui s’agite, tombe de la poubelle et va dans le monde…

Le metteur en scène — L’album est muet, le clown est un mime de génie, entre le Baptiste des Enfants du paradis ( un film qui a marqué Quentin Blake ) et Charlot : drôle, émouvant et généreux. Le petit bonhomme très expressif rencontre d’abord une gamine tenue en laisse par sa mère. L’image est forte là aussi : la gamine, de dos tout en bas de la page, se fige sous la surprise de voir apparaître au coin de la rue la tête penchée du clown qui déjà l’invite à la rencontre. La mère ne se rend compte de rien, elle discute avec une amie. Et derrière le clown, la rue déborde de la pollution des camions et des voitures. On voit alors deux êtres seuls au monde : la fillette et le jouet. La mise en scène est efficace : on ne lâchera pas l’album. D’autant que le clown n’est pas au bout de ses (més)aventures au pays des humains… Malgré la dureté de l’environnement qu’atténue un peu l’aquarelle, l’auteur nous fait progresser vers une joie pure. Ou, à l’inverse, malgré la joyeuseté du dessin, l’auteur n’oublie jamais de rappeler la dureté du monde.

La vie naît de la page — Le dessin au trait tarabiscoté respire une spontanéité naturelle. Ça semble facile mais c’est le propre des bonnes mises en scènes et des scénarii tirés au cordeau de ne pas prendre le pas sur l’histoire qu’ils servent. Les albums de ce professeur honoraire au Royal College of Art ont quelque chose de physique : ils s’adressent immédiatement au lecteur comme s’ils étaient une scène de théâtre. Ils sont un spectacle où c’est une part de nous qui est en jeu. Regardez Zagazou. Un jeune couple d’amoureux reçoit un jour un gros colis : c’est Zagazou, un bébé. Tout petit, il est adorable et c’est bonheur de jouer avec lui. « Et puis un jour… » Zagazou est devenu un bébé vautour qui hurle. Un autre matin, il est un petit éléphant qui casse tout, puis un phacochère très sale. Avec drôlerie, Blake marque ainsi les différentes étapes de la vie d’un enfant vues par ses parents. Jusqu’au jour où Zagazou rencontre Mirabelle… Mais à ce moment-là, ce sont ses parents qui ont drôlement changé. Pour illustrer cette parabole charmante, Quentin Blake a gommé tout décor. Les personnages s’animent sur le blanc de la page comme pour souligner la portée métaphorique de l’histoire. L’attitude figée des deux parents qui chaque matin découvrent un nouveau Zagazou revient comme un refrain comique. Le temps qui passe n’est plus angoissant.

Le don joyeux — Le rythme et le jeu complice avec le lecteur atteignent des sommets avec Les Cacatoès où les dix oiseaux du professeur Dupont jouent un tour à leur maître (métaphore d’une classe d’élèves turbulents qui s’ennuient). Les plumeux décident de disparaître un temps et se cachent dans chaque pièce où le professeur les cherche. Le lecteur, lui, voit les volatiles. Le comique est d’autant plus fort que les Cacatoès sont de plus en plus visibles. Cette fable, à la chute très british, rappelle celle du Chat ne sachant pas chasser écrite par John Yeoman avec lequel Blake a beaucoup travaillé. Les illustrations arrachent des larmes de rire lorsqu’on voit le chat s’entraîner à attraper des souris…
Dans La Vie de la page, paru au moment où le Salon de Montreuil le fêtait, l’illustrateur nous fait entrer dans les coulisses de son travail. Il explique combien est importante la complicité avec les auteurs. Cet ouvrage est indispensable à ceux qui s’intéressent au dessin, à l’illustration, à la création. Mais il n’explique pas la magie qui émane entre autres d’Allez les oiseaux ! (avec John Yeoman), Le Grand livre de Roald Dahl ou Wizzil (William Steig). La grâce ne s’explique pas. Au moins se partage-t-elle, quand l’artiste est généreux : en septembre 2000 paraissait Un bateau dans le ciel fruit du travail de Quentin Blake avec 1800 enfants du monde entier (de Singapour, à La Rochelle). L’histoire d’un bateau volant qui prend à son bord les enfants malheureux. Avec Quentin Blake, les livres sont des arches de Noé (ou de Nohet ?).


Bibliographie sélective
Le Terrible trimestre de Gus, avec Gene Kemp, Gallimard-Jeunesse, 1999
Armeline et la grosse vague, Gallimard-Jeunesse, 1999
Mimi Artichaut, Gallimard-Jeunesse, 1999
James et la grosse pêche, avec Roald Dahl, Gallimard-Jeunesse, 1999
Zagazou, Gallimard-Jeunesse, 1999 (rééd. 2001)
Cacatoès, Gallimard-Jeunesse, 1999 (rééd. 2001)
La Maison que Jack a bâtie, avec John Yeoman et Roald Dahl, 1998
L’Enlèvement de la bibliothécaire, Gallimard-Jeunesse, 1998
Le Grand livre de Roald Dahl, avec Roald Dahl, Gallimard-Jeunesse, 1998
Fantastique Maître renard, avec Roald Dahl, Gallimard-Jeunesse, 1998
Le Bon gros géant, avec Roald Dahl, Gallimard-Jeunesse, 1998
Les Poules, avec John Yeoman, Gallimard-Jeunesse, 1998
Allez, les oiseaux !, avec John Yeoman, Gallimard-Jeunesse, 1998
James et la pêche géante, avec Roald Dahl, Gallimard-Jeunesse, 1997
Armeline et la grosse vague, Gallimard-Jeunesse, 1997
Sarah la pas belle, avec Patricia Mal Lachlan, Gallimard-Jeunesse, 1997
Clown, Gallimard-Jeunesse, 1995
L’Arche de Monsieur Nohet, avec John Yeoman, Gallimard-Jeunesse, 1995
Le Chat ne sachant pas chasser, avec John Yeoman, Gallimard-Jeunesse, 1992 (rééd. 1998)
C’est génial !, Gallimard-Jeunesse, 1990 (rééd. 1996)

Informations datées de 2002