Les petits riens de

Christian Voltz

Christian Voltz peut partir sur une île déserte : il n’y sera jamais seul. Il lui suffit d’emporter avec lui un bout de fil de fer et, comme par magie, l’île se retrouvera peuplée d’étranges bonshommes débonnaires ou caractériels. Car ce plasticien travaille essentiellement avec des matériaux de récupération : bouts de bois, papiers d’emballage, boulons, morceaux de tissu, etc. Petits matériaux pour petites histoires et longues rêveries.

La fragilité des silhouettes filiformes, leur taille réduite et parfois leur solitude sur la page, rendent attachants les personnages. D’autant plus qu’on ne peut s’empêcher de les voir de deux façons distinctes et simultanées : personnes vivantes auxquelles s’identifier en même temps que figurines de bric et de broc, union composite d’objets familiers. Deux histoires s’entremêlent sans cesse : celle qui nous est racontée dans l’album et celle, en amont, qui a conduit à la naissance des héros.
Justement, il est question de naissance dans Toujours rien ? Monsieur Louis a creusé «un trou ÉNORME» pour planter une graine. La terre est ici un papier chiffon, la pelle du jardinier une minuscule cuiller à dessert. Chaque jour, Monsieur Louis vient voir le résultat de son travail mais à la surface de la terre rien n’apparaît. Monsieur Louis se désespère mais pas le lecteur qui voit bien, lui, que la graine a germé et qu’elle pousse sa tige vers la surface où l’attend le bleu du ciel. Monsieur Louis ne vient plus. Une fleur immense et très belle émerge qu’un oiseau cueille pour l’offrir à sa belle. Monsieur Louis le lendemain vient voir : rien. Si l’humour de Christian Voltz conduit chaque histoire, on voit bien ici qu’autre chose nous est dit qu’une simple anecdote. Il y a de l’amour (et cette graine, ma foi, fait penser à une autre espèce de graines), de la cruauté (puisque le fruit du travail échappe à celui qui en attendait le résultat) mais surtout une métaphore du travail de l’artiste. Christian Voltz donne la vie à des objets abandonnés, il donne un peu de gloire à des fils de fer, des boulons. En même temps que nous assistons à la naissance de la fleur, nous voyons la vie s’emparer de ces matériaux de récupération. Et lorsque l’oiseau saisit la tige dans son bec et s’en va, nous devinons qu’une autre histoire, hors champ, va commencer. Le cycle de la vie, de la mort et de son prolongement trouve ici une expression tendre et amusée, légère et malicieuse.

Ceci est un œuf - Dans Stromboli, la malice consiste à faire compter jusqu’à treize le jeune lecteur en lui faisant visiter les attractions d’un petit cirque. Le jeu prend différentes formes. Dans le rapport entre l’image (toujours des photos de personnages et décors réalisés à partir de petits matériaux) et le texte. Ainsi, le monsieur Loyal du cirque nous présente-t-il «Monsieur Raoul et ses 2 biceps en acier trempé». Effectivement on peut constater que Raoul a bien deux biceps en acier… En revanche, madame Irma est censée posséder «3 serpents mortels» mais on reconnaît trois bouts de ficelle. Ces serpents-là, ne font pas peur. Plus loin, voici «Moustacho-Jongleur» qui utilise ses moustaches pour envoyer en l’air «6 œufs extrafrais». Les œufs sont… de vrais œufs mais ils sont sept. Ainsi le texte joue-t-il sans cesse sur le rapport de la symbolisation et de l’identité dans une typographie ludique et joyeuse. La lecture réserve ses surprises comme le feraient les attractions du cirque.

Ceci n’est pas une patate - Les personnages de Christian Voltz ne sont pas toujours sympathiques. Ainsi Monsieur Marcel et Monsieur Albert, qui s’en revenant bredouilles, le premier de la chasse l’autre de la pêche, se battent pour un plant de patates. Et pendant qu’ils s’étripent (avec des injures qui ont le bon goût de jouer sur les mots et de rimer), un volatile (non identifié) en profite pour dévorer ce qui s’avère finalement être une… carotte. Fable drôle, Patates vaut aussi pour la qualité du texte qui, comme l’image, joue sur l’équivoque. Le mot «Patates», au pluriel, renvoie tout autant aux deux personnages qu’à l’objet de leur convoitise.
S’instaure ainsi une complicité entre le livre et le lecteur. Dans le très beau Comme chaque matin, cette complicité prend la forme… d’une cravate. Comme chaque matin (on pense au "Comme d’habitude" de Cloclo), monsieur Léon s’habille d’un costume gris et d’une cravate grise. Sauf que cette dernière est jaune, ce dont notre étourdi ne se rend pas compte. Il va à son travail sans entrain. Là, mademoiselle Rose le complimente pour la couleur de sa cravate. Monsieur Léon sourit, il vient de trouver le bonheur. Pour visualiser le parfum de mademoiselle Rose qui n’a fait que passer, le texte qui accompagne l’image flotte dans l’espace. Une belle façon de montrer le changement qui vient de se produire dans l’esprit de notre bonhomme.
On sait que Christian Voltz a réalisé un court métrage d’animation. On ne serait pas étonné non plus de le voir s’essayer à la bande-dessinée. Les onomatopées qui accompagnent ses personnages (surtout dans Globiboulga !) et les petites bêtes récurrentes à la Gottlieb devraient aider le fer, le carton, le tissu et autres bouts de bois à faire leur entrée dans la BD. Et certains de ses lecteurs à créer la SPPR : la Société de Protection des Petits Riens.


Bibliographie sélective
Globi boulga, Rouergue, 2000
Patates, Rouergue, 2000
Stromboli, Rouergue, 1999
La Valise !, avec Philippe Lechermeier, Didier, 1998
Comme chaque matin, Rouergue, 1998
Toujours rien !, Rouergue, 1997

Informations datées de 2001