Janine Teisson

Écrire à poing fermé

Les histoires de Janine Teisson ne font jamais des livres pour distraire. La nécessité est leur loi. Qu’elle écrive des romans ou des contes, pour les adultes ou pour les enfants, cet ancien professeur et ancien clown, érige toute sa générosité face aux injustices de la vie. Avec un vrai talent d’écrivain.

Bien sûr, il y a La Petite cinglée, ce roman douloureux, écrit en courts chapitres sur l’enfance de la narratrice. L’apprentissage du monde qui se fait à la baguette… ou au martinet, dans une famille qui confond punition corporelle et éducation. La Petite cinglée est un roman qui vrille l’esprit et la mémoire du lecteur. Un roman qui fait sentir l’injuste totalitarisme des adultes. Janine Teisson écrit l’histoire de cette enfant avec une précision de chirurgien. Les souvenirs sont comme des fragments épars qu’il faut rassembler et l’écriture le seul baume pour soigner les blessures. C'est aussi le roman de la peur du père, de ses colères et de ses coups, de la honte d’être d’une famille si modeste. Les phrases dans leur économie maîtrisée permettent aux jeunes lecteurs de mettre à leur tour des mots sur leurs propres angoisses. Loin de divertir (d’éloigner de l’essentiel), ce roman-là ouvre de grands espaces dans le non-dit de la souffrance. C’est dire si sa lecture est une nécessité.

Abattre les murs - Nécessaire aussi, l’écriture de L’Enfant plume. Ici, la narratrice raconte l’anorexie de sa fille. Année après année, gramme perdu après gramme perdu, elle enregistre le combat qu’elle mène contre la maladie. Qu’est-ce qui fait que son enfant ne veut plus s’alimenter ? Quelles fautes a-t-on commises ? Ce n’est pas un témoignage mais une quête qui se fait là sous nos yeux. Comprendre pour guérir. Et fouiller les relations entre parents et enfants.
Les corps sont souvent meurtris, dans les livres de Janine Teisson. Symptôme d’un malaise à vivre, ils symbolisent l’impossible à quoi se confrontent les jeunes héros. Mais la quête ou le combat n’est pas vain. Ainsi dans La Valise oubliée, Johan va-t-il faire l’apprentissage du courage. Le garçon fait du théâtre parce que sa mère ne veut pas qu’il reste à la maison. Depuis l’accident de son père, le foyer est le lieu du cauchemar. Au théâtre, Johan attire l’attention par ses maladresses, ses fautes : c’est un enfant qui appelle au secours sans connaître les mots pour cela. Puis un jour, la petite troupe est appelée à jouer à l’hôpital devant des enfants handicapés. La découverte de la vraie souffrance se fait en même temps que celle de la joie pure : le bonheur allume des feux dans les yeux des je
unes hospitalisés. Johan sortira de cette expérience grandi. Au point qu’il décidera de prendre en charge le désespoir de son père. Pour le réveiller. Pour que la vie gagne.

Ne rien abandonner - On ne peut rien dire des souffrances du corps dans Au cinéma Lux : ce serait briser le charme de cette histoire d'amour habilement menée. On dira juste que Janine Teisson cisèle une mécanique narrative de précision et que l'émotion, au final, n'en est que plus forte. Dans ses romans, il ne s’agit pas de fuir le réel par l’imaginaire mais bien de construire, mots après mots, de quoi changer une réalité qui n'est jamais une fatalité.
Dans Taourama et le lagon bleu, l'auteur nous fait vivre le double exil d'un jeune enfant polynésien. De père français, Taourama, n'a pas connu sa mère : l'accouchement lui a été fatal. Il est élevé par sa grand-mère magnifique de gloire. Puis il ira rejoindre son père dans la Métropole. Exil affectif quand il grandit près du lagon bleu, loin de son père, exil aussi quand il vit en France loin de sa grand-mère. Janine Teisson, gra
nde voyageuse, profite de cette histoire tendre pour nous offrir un beau voyage. Mais là-bas ou ici, les émotions sont les mêmes.

Tentative d’évasion - Qu'elles s'appuient sur des souvenirs ou qu'elles fraient du côté de la science-fiction, les histoires de Janine Teisson apportent toujours un enseignement. Sans moralisme. Les Prisonniers d'Icibas nous entraîne dans un futur cauchemardesque : des humains qui vivent sous terre traitent continuellement les déchets venus «d'Enhaut». Esclaves modernes, privés de toute dignité, manipulés par la religion et abrutis par les drogues, ils ignorent qu'un mode existe où brille le soleil, où poussent les arbres, où vivent d'autres humains. Ce sont les enfants, dans leur désir instinctif de vie, qui vont amener toute la civilisation d'Icibas vers la lumière. Le roman est palpitant, qui raconte la grande évasion. Les enfants doivent tout apprendre du monde : à commencer par la lecture, à partir de morceaux de livres trouvés dans les bennes à déchets. Là encore, la précision du scénario autant que celle de l'écriture imposent le monde d'Icibas. Et la lecture se fait d'autant plus rapide qu'on est, comme les enfants du roman, attirés par la lumière. Avec Janine Teisson, la lecture est une conquête du monde.


Bibliographie sélective :
Les Prisonniers d’ici-bas, Syros, 2000
Cher Hazad, Climats, 2000
La Petite cinglée, Le Seuil, 2000

Une vie de toutes les couleurs, avec Thierry Dessailly, Actes Sud, 1999
Au cinéma Lux, Syros, 1998
Touarama et le lagon bleu, Syros, 1997
L’Enfant plume, Nil, 1997 (rééd. J’ai Lu, 1999)
La Valise oubliée, avec X. Frehring, Syros, 1996 (rééd. 1998)

Informations datées de 2001