Jo Hœsltandt

À la lisière des phrases

Polymorphe, son écriture vibre d’une belle vitalité. Dans les albums, les romans, les poèmes ou les comptines de cette femme, c’est d’abord l’enthousiasme qu’on lit. Quelle que soit l’histoire qu’elle nous raconte, drôle ou triste, grave ou cruelle, la voix qu’on entend est généreuse. Comme un geste d’amour.

En exergue au Bébé de sucre, Jo Hoestlandt met une phrase de Françoise Dolto : «Et je me disais : "Quand je serai grande, je tâcherai de me souvenir de comment c’est, quand on est petite".» Cette promesse pourrait être la ligne de conduite de Jo Hoestlandt elle-même tant ce qu’elle écrit semble directement puisé à l’état d’enfance. Les pensées secrètes de ses personnages renvoient comme un miroir les états d’âme des jeunes lecteurs. L’enfance, chez Jo Hoestlandt, est un territoire en perpétuelle construction, qui détourne les matériaux du monde adulte pour se les réapproprier… à sa façon. Cela passe souvent par les mots, avec lesquels l’auteur aime jouer. Ainsi, dans Gaspard et les fées du logis, le petit garçon comprend qu’autour de lui et de sa famille vit une multitude de fées : «Fée-des-bêtises, celle qui fâche maman […], Fée-bobo toujours suivie de Fée-moi-un-bisou». L’homophonie permet ainsi l’élaboration de tout un imaginaire propre à donner du sens au monde. Il en va de même dans Simon et la commode pas commode où l’enfant cristallise ses angoisses sur le meuble de sa chambre qu’il croit animé de vie.

Les maux en peu de mots - Parce qu’il lui manque le sens réel des mots, l’enfant se doit de meubler sa grande solitude. L’écriture, comme dans Le Cahier d’amour, permet de bâtir sa propre relation au monde. Jo Hoestlandt excelle à montrer que cette solitude est aussi un espace à conquérir. Ses histoires sont écrites au plus près des pensées de ses héros. Car si ses livres disent beaucoup de choses de l’enfance, ils ne sont pas bavards. Animatrice d’ateliers d’écriture, l’écrivain sait en peu de phrases ouvrir grand les fenêtres. Faire ressentir la détresse (Pique et pique école et drame), la tendresse (La Boîte à bisous), le comique (Les Amoureux de Léonie). La palette de Jo Hoestlandt est d’une variété étonnante. Et l’écrivain ose aborder dans un magnifique album, La Grande Peur sous les étoiles, l’histoire abominable de l’Holocauste. Ce livre-là dit bien ce qu’est son travail. Tout en retenue — à l’image des dessins de Johanna Kang —, l’album nous raconte, du point de vue d’Hélène son amie, la disparition de Lydia l’enfant juive. Hélène a invité Lydia pour son anniversaire. Mais la soirée est perturbée par l’arrivée d’une femme qui tente d’échapper à son arrestation. Lydia décide de rentrer chez elle. Devant cette défection, Hélène se vexe : «tu n’es plus mon amie !». Plus jamais elle ne reverra Lydia. Une histoire presque banale d’anniversaire, la peur d’être seule la nuit ; mais au bout du compte c’est tout un univers de drame, de rage et de culpabilité qu’ouvre le livre.

La responsabilité de l’enfant - Il y a une grande liberté chez Jo Hoestlandt. Dans la fantaisie de ses histoires drôles, mais aussi dans le fait qu’elle donne la parole à des enfants qu’a priori on ne donnerait pas en exemple. Ainsi, dans Pique et pique école et drame, Laura est-elle une cleptomane avérée. Le vol des stylos ou montres de ses camarades est un appel que personne n’entend. Élevée seulement par sa mère, Laura apprendra, douloureusement d’abord, où est son père. Il y a là des pages admirables et poignantes entre la mère, peu bavarde, désemparée et sa fille, bouillonnante de rage et du désir d’être aimée. Jo Hoestlandt a ceci de particulier : elle sait être à la fois l’une et l’autre.
L’écrivain explore ainsi les relations entre adultes et enfants. Mémé t’as du courrier ! relate une magnifique correspondance entre Annabelle et son arrière-grand-mère. Annabelle vient de se fâcher avec sa meilleure amie et, du haut de ses douze ans, elle considère ce drame comme le seul important. Elle ne voit d’abord pas les souffrances de son aïeule, malade puis hospitalisée. Jo Hoestlandt aborde ici le thème difficile de la vieillesse et de la mort avec une délicatesse qui n’empêche pas la lucidité. Il s’agit de ne pas raconter d’histoire. De dire la vérité du monde en montrant à l’enfant, sans moralisme, la part qu’il peut y prendre… pour en améliorer la marche. Ne pas raconter d’histoire, c’est aussi mettre l’enfant devant ses responsabilités. À Pâques un matin, Mathilde découvre dans un œuf en chocolat, un bébé en sucre (Le Bébé de sucre). Pour elle, c’est comme un vrai bébé. Et un poupon, ça nécessite qu’on s’occupe de lui. Pas facile d’être, si jeune, une maman. Surtout que le sucre, ça se mange et c’est bon… Dans le tendre La Maison de mon grand-père, Hugo, qui a pris l’habitude de passer ses vacances chez ses grands-parents, est confronté à la mort de sa grand-mère et la solitude de son grand-père. Il va, alors, faire un pas vers l’âge adulte.
Ce qu’il y a de bien avec Jo Hoestlandt, c’est qu’elle permet de faire de nombreux pas comme celui-ci, sans qu’il soit besoin de se débarrasser de son âme d’enfant.


Bibliographie sélective
La Maison de grand-père, avec Henri Fellner, Bayard, 2000
Un petit papa de rien du tout, avec Johanna Kang, Actes Sud, 2000
Le Droit des hommes et des enfants, avec Zarina Khan, Nathan, 2000
Un bonheur de Noël, Actes Sud, 2000
Cinq comptines pour s’endormir, Flammarion - Père Castor, 1999
Cinq comptines pour rêver, Flammarion - Père Castor, 1999
Mémé t’as du courrier, avec Claire Famek, Nathan, 1999
La Boîte à bisous, avec Clémentine Collinet, Nathan 1999
Coup de théâtre à l’école, avec Bruno Pïlorget, Bayard, 1999
Simon et la commode pas commode, avec Fanny Tallegas, Actes Sud, 1999
Marie et les riquiquis du plancher, Actes Sud, 1999
Gaspard et les fées du logis, avec Fanny Tallegas, Actes Sud, 1999
Mathilde, la poupée et le chat, avec Frédéric Mansot, Actes Sud, 1999
La Balançoire, avec Christophe Blain, Casterman, 1999
Petite poupée s’en va-t-en guerre, avec Yves Besnier, Actes Sud, 1998
Mon meilleur ami, avec Christophe Merlin, Casterman, 1998
Le Noël de l’écrivain, avec Marie Mallard, Actes Sud, 1998
Peur bleue chez les souris grises, avec Serge Ceccarelli, Actes Sud, 1998
Le Bébé de sucre, avec Marie Gard, Actes Sud, 1997
Robin Débois débarque, avec Gérard Franquin, Flammarion - Père Castor, 1997
La Géante solitude, avec Nathalie Novi, Syros, 1997
Pique et pique école et drame, avec Marc Daniau, Nathan, 1997 (rééd. Pocket, 2000)
Les Passants de Noël, avec Hervé Blondon, Syros, 1996 (rééd. 1998)
Les Amoureux de Léonie, avec Sophie Toussaint, Casterman, 1996
Emile, bille de clown, avec Ulises Wensell, Bayard, 1995
La Rentrée des mamans, avec Denise Millet, Bayard, 1994
La Grande peur sous les étoiles, avec Johanna Kang, Syros, 1993
Les Contes de Jo Hœstlandt, Fleurus, 1985
Le Petit chat est mort, Fleurus, 1985

Informations datées de 2001