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Anne Herbauts
Le monde bouge
À tout juste 26 ans, Anne Herbauts a déjà bâti une uvre dimportance. Si elle a commencé à publier ses premiers textes à 18 ans, cest en tant quillustratrice quelle impose aujourdhui sa voix. Cette jeune Belge fait preuve dune curiosité constante pour le monde et dune attirance perpétuelle pour
lhorizon. Un appétit qui sexprime avec malice et poésie.
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Le petit gros avec les longues oreilles, cest Armand, le peureux. Lautre petit gros avec la salopette, cest Édouard le curieux. Les deux compères visitent le monde dans trois albums à litalienne. Létendue, dans les livres dAnne Herbauts, a son importance : elle épouse le fil de lhorizon. On respire bien dans ces doubles pages qui offrent à lartiste plus de liberté pour exprimer sa fantaisie. Pris en plongée, vu du ciel, Armand et son costume rayé rouge et blanc fait une drôle de boule sur le damier vert du pré où il pique-nique (Boa). Dans Allons voir plus loin, les deux compères sur leur petite terre font penser au Petit Prince de Saint-Ex. Mais le monde bouge, se transforme sans cesse : la ronde terre est un éléphant, puis un ballon de dirigeable, puis un arbre sous lequel Armand et Édouard rêvent
quils font le tour de la Terre.
Voyager dans limage - Quand elle signe ses albums, Anne Herbauts inverse la graphie des deux «N» de son prénom. Comme sils étaient vus dans un miroir. Comme si elle voulait signifier que les choses bougent sans cesse et que leur apparence dépend de langle sous lequel on les regarde. Sur ce registre, À la plage offre tout à la fois un bel exemple et un beau voyage. Sur le sable et sous lhorizon plat dun plat pays, Armand et Édouard construisent un château de sable. La marrée emporte lédifice et ses occupants. Le roi des poissons, Oscar III, rond comme la lune ramènera les deux amis et la tour du château vers une station balnéaire. Le château y deviendra un phare. Le monde change : ainsi le pull dArmand, transformé dabord en drapeau (et Armand nu se cache derrière les merlons de la tour) puis en filet de pêche.
On comprend, puisque le monde réserve tant de surprises, les peurs des enfants. Une peur quAnne Herbauts désamorce avec une tendre poésie dans Que fait la lune la nuit, splendide album grand format, pour lequel elle a obtenu une mention spéciale au salon de Bologne. La lune, ici, est une personne à la tête ronde et à la coiffure blanche en forme de croissant. Dans des couleurs sombres et une technique qui fait penser à Klimt, Anne Herbauts nous la montre dormant le jour, puis, au réveil, se préparant à faire venir la nuit. Son action est bénéfique : elle dessine les étoiles, chasse le bruit des villes, soulève les brumes, sème les rêves et chasse les cauchemars. Au fur et à mesure, la page sobscurcit et son visage devient de plus en plus lumineux. La lune dAnne Herbauts fait du coucher un moment plein de douceur.
De purs moments de poésie - Ce ne sont pas des histoires que raconte lartiste, mais plutôt des moments, des sentiments. Dans Le Petit Souci, Archibald est un ours pataud, qui dort avec son nounours. Au réveil, il découvre un petit nuage au-dessus de sa tête dont il ne parvient pas à se débarrasser. Blues. Chagrin. Colère. Le bonhomme ne prononcera quun mot, et pour ce petit mot-là, Anne Herbauts réserve toute létendue blanche dune page : «Maman» dit Archibald (serré contre un arbre, dans une attitude dune poignante justesse). Dire labsente ne suffit pas à éloigner le nuage. Et ce sont les pleurs qui viendront à bout du gros chagrin. Rien nest dit de la nature du petit souci mais tout est là, et le lecteur fera sienne la tristesse du gros ours.
Lécriture et limage sinterpénètrent sans cesse. En perpétuel mouvement, les textes dAnne Herbauts ne sont pratiquement jamais au même endroit sur la page. Il arrive aussi, comme dans Boa, que les mots modifient le paysage, limage. Ainsi dans le livre écrit par Stéphan Lévy-Kuentz, Quand tu seras petite, lécrivain parle de faire la sieste «au lieu daller jouer avec les autres
». Sur limage, on voit dans la mer un poisson rond avec
une clé de jouet planté dans le ventre. Au mot «lézarde» évoqué dans La Maison bleue correspondent quelques lézards dessinés sur le mur de la bâtisse que «Bonhomme» se construit.
Dans cet album, Anne Herbauts montre la relativité de tout jugement : Bonhomme pense avoir bâti une grande maison là où trois oiseaux moqueurs ne voient quun «domino». Il peint alors la façade de la demeure avec le même bleu que celui de la mer et du ciel réunis. Peine perdue. Cest, finalement, sous le ciel lui-même que Bonhomme décide de vivre. La poésie, chez Anne Herbauts vient souvent du fait que la jeune femme replace toujours lindividu dans limmensité du paysage. Elle est servie, cette poésie par un dessin émouvant, à limage du bonhomme sur ses filandreuses échasses dans LHeure vide, et par des couleurs mélancoliques et vives à la fois. Surtout par une construction dune liberté vraie, rêveuse, qui donne sa logique au récit et envoie valdinguer la pesanteur de la réalité. On rêvera, émus, à la lecture de Vague, album musical, correspondance intime, poème en images, carnet de travail entre bande dessinée et bouteille jetée à limaginaire. Une merveille, vraiment, pour abolir lespace qui sépare ceux qui saiment.
Bibliographie sélective
La Maison bleue, Casterman, 2000
LHeure vide, Casterman, 2000
Vague, Grandir, 2000
Le Petit souci, Casterman, 1999
Edouard et Armand à la plage, Casterman, 1999
Quand tu seras petite, avec Stephan Lévy-Kuentz, Casterman, 1999
Pataf a des ennuis, Casterman, 1999
Edouard et Armand, allons voir plus loin, Casterman, 1998
Que fait la lune la nuit ?, Casterman, 1998
Edouard et Armand, Boa, Casterman, 1997
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