Rachel Hausfater-Douïeb

Au nom de la musique

Professeur d’anglais en banlieue parisienne, Rachel Hausfater-Douïeb est l’auteur de trois romans pour la jeunesse. Dont le très remarqué La Danse interdite (Thierry Magnier, 2000) qui revient, après Le Chemin de fumée (Le Seuil, 1998) sur la Shoah. Amateur de musique (elle joue du piano), cet écrivain débusque dans les vies de ses personnages ce qui les transcende pour en faire des héros ou des héroïnes. Et quand l’écriture prend les rythmes d’une valse folle, les histoires individuelles se transforment en destin…

Ça commence avec les mots. Ce sont eux qui ont la clé de l’histoire qu’on lit. Les mots et les noms. Puisqu’il y a des noms qui vous imposent, dès votre naissance, un destin. Un nom juif, par exemple, lorsqu’on vit dans les années trente en Pologne. Ou un prénom charmant sur lequel à l’école, les élèves s’amusent à faire des plaisanteries. Ainsi de Viola (Viola violon), une jeune fille fière qui n’aime pas ce prénom surtout parce que Benny, le railleur, s’en donne à cœur joie pour se moquer d’elle. Jusqu’au jour où elle découvre que «Viola» a la même racine que «violon». Révélation lumineuse : Viola sera violoniste. Ça commence toujours comme ça avec Rachel Hausfater-Douïeb : une décision, un acte presque banal. Et puis la fierté, la passion, la fougue des personnages emportent tout. Très loin, très haut. Vers quelque chose qui pourrait, au final, donner un sens à l’existence. Donc Viola décide d’apprendre le violon et c’est ainsi que seule, elle fera les premiers pas vers l’âge adulte. Elle prend ses responsabilités, elle se prend en charge. Rien désormais ne compte plus que la musique. Et réussir à l’apprivoiser. Viola violon est un roman d’apprentissage qui donne du courage parce qu’il est sans guimauve. Pas de grandiloquence ni de didactisme : derrière l’ambition de Viola se cachent les mille angoisses de l’adolescence.

Combler l’absence - Viola découvre le violon et l’instrument devient l’ami quasi exclusif car «(il) l’avait guérie de sa peur de vivre. Il la protégeait et la rendait forte. Maintenant ses jours avaient un sens». Allant chercher des disques à la médiathèque, Viola prend aussi des livres. Et l’on se dit qu’il y a trop de conviction dans les pages qui évoquent la découverte de la lecture pour qu’elles ne soient pas un message adressé par l’auteur.
Il y a effectivement un sens à chercher dans les livres, dans l’écriture. Rachel Hausfater-Douïeb vient d’une famille qui a connu l’Holocauste. C’est par la fiction qu’elle revient sur cette période noire de l’humanité.
La Danse interdite commence comme une valse amoureuse. Il y a Perla, Polonaise et jolie et il y a Wladek aux yeux bleu ciel. Il y a les regards qu’ils se sont jetés comme s’ils avaient faim et il y a la danse qui commence. Mais le monde ne bat pas la mesure : Perla est juive, Wladek ne l’est pas. Les jeunes amants sont rapidement séparés, Perla est envoyée en Amérique où son père l’a précédée de plusieurs années. Le voyage est salé, non pas du sel de la mer mais de celui des larmes. Perla pleure son amour et perd l’adresse de son père. Le destin n’a que du noir pour elle. Sur le sol américain elle met au monde un petit Adam. Adam aux yeux bleus. C’est la musique qui la sauve de la misère, c’est le piano qui lui permet de retrouver son père. Et de partir, avec Adam, voyage retour vers le vieux continent, pour ramener aux États-Unis la famille. Et revoir Wladek. Mais là, le monde bat la mesure et c’est une marche militaire. Nous sommes le 1er septembre 1939, l’Allemagne envahit la Pologne.

Danser contre le chaos - Après avoir perdu son amour, sa famille, Perla n’a que le temps de jeter dans les bras de Wladek son enfant chéri, la chair de sa chair. Elle sera, avec les autres juifs, enfermée dans le ghetto. Rachel Hausfater-Douïeb a mis de la frénésie dans le métronome de son écriture. La saga de Perla va vite, tourbillonne, entre cauchemar et cauchemar. Avec toutefois de merveilleux moments de grâce, lumineux comme les yeux de ceux qu’elle aime. Le roman est d’autant plus fascinant que son auteur excelle, en peu de mots, à faire sentir l’amour maternel, le désir, la solitude et la fragilité. Dans la violence du monde, elle fait entendre le cœur d’un enfant qui bat contre la poitrine de sa mère. Pour ce faire, Rachel Hausfater-Douïeb accorde ses phrases aux rythme du sang dans les veines. La syntaxe épouse une musique, les mots sont des notes. Il y a là une véritable écriture qui trouve sa forme dans sa raison d’être, dans son urgence. Une écriture, aussi, qui face à l’immense drame sait se faire humble, sait retenir ses élans. Avec Perla, nous sommes en équilibre sur un fil et l’histoire a beau être une fiction, on devine que ce fil est le fil de la vie.


Bibliographie :
Viola Violon, Flammmarion, 2000
La Danse interdite, Thierry Magnier, 2000
De Sacha à Macha, avec Y. Hassan, Flammarion, 2000
Le Chemin de fumée, Seuil jeunesse, 1998

Informations datées de 2001