Régine Detambel

Et le lexique créa le monde

Auteur dont l’œuvre est hantée par l’enfance, Régine Detambel se devait d’investir la littérature jeunesse. Elle introduit parfois dans ses romans l’insouciance et la légèreté qui riment bien avec le jeu ludique de la langue. Quand les mots font leur comédie, ils libèrent l’imaginaire. Fidèle au travail accompli en littérature “adulte”, elle sait que la contrainte parfois conduit à toucher au cœur des choses essentielles…

Depuis La Lune dans le rectangle du patio où, à travers la disparition d’une petite voisine, elle évoquait une enfance entre coups de pieds aux fesses et brimades cinglantes, on sait que Régine Detambel fait sans cesse revenir les mots autour de l’enfance. Fragile figure du paradis (Elle ferait battre des montagnes), idéal fantasmé (La Modéliste), révolté passionné et sauvage (La Verrière ou La Patience sauvage), l’enfant porte en lui tous les mystères de la création. Quelque chose se joue dans les jeunes années qui conduira à toute une représentation du monde. Les romans de Régine Detambel fouillent ce terreau obscur et riche, en balisent l’espace de mots sensuels, charnels, précis et parfois cruels. L’Écrivaillon qui évoque l’enfance de l’écrivain et son rapport aux mots, à l’écriture montre combien le désir, la nécessité d’écrire trouve sa source dans l’enfance. La Verrière et La Patience sauvage donnent voix à une adolescente que la passion, le désir et une honte subie rendent révoltée et malheureuse. Passer à la littérature jeunesse a été l’occasion, pour Detambel, d’ouvrir un peu plus sa fenêtre sur le bleu du ciel.

Le monde dans un lexique - Régine Detambel aime les contraintes chères à l’Oulipo (Ouvroir de Littérature Potentielle). Les mots conduisent l’imaginaire, le débrident et l’amènent souvent à toucher à l’essentiel. Le travail ludique sur la langue permet de créer un rapport au monde sans angoisse. Les Contes d’apothicaire, ainsi, est un livre fou dans lequel Régine Detambel s’en donne à cœur joie. Jeux de mots, jeux typographiques (un titre de chapitre ne se lit que vu dans un miroir), variations stylistiques en rafales, comique de situation (le héros ne veut pas être héroïque), anachronismes depotaches, tout est bon pour faire avancer un roman drolatique. Mais au-delà d’un simple jeu, ce livre donne toutes les clés des champs de la liberté.
Tout comme La Comédie des mots et sa suite, La Nouvelle comédie des mots sont des livres gourmands. Régine Detambel s’arrête en de courts textes sur un mot du lexique. D’où viennent les mots, que disent-ils ? Une expression populaire, une citation : et voilà Régine Detambel partie à nous faire en quelques lignes une visite gourmande de la langue française. Il y aurait dans ces fines gourmandises quelque chose de culinaire. Après tout, les mots, on les met en bouche non?

La vie rêvée des enfants - Si Régine Detambel aime explorer le lexique d’un thème précis comme elle le fait avec l’équitation dans Premier galop (écrit avec Christine Féret-Fleury), c’est aussi une façon pour elle d’aborder des sujets plus délicats. Solos propose ainsi une variation sur la musique. Chaque histoire évoque un instrument et, surtout, le rapport au monde et à la famille révélé par la musique. Nouvelles envoûtantes, troublantes qui accostent aux rives de la folie (Le Pont du diable), la mort (L’Orgue de barbarie), la violence (Crimen). Mais l’habileté de l’écrivain sauve le recueil de trop de noirceur en faisant appel à des registres comme le fantastique et, surtout, en retrouvant une rêveuse poésie. Ainsi dans Quart de soupir, voit-on deux adolescents qui, pour échapper à la folle jalousie d’une mère, s’inventent un langage de musique pour se parler au téléphone. La nouvelle dit l’amour sans taire le totalitarisme maternel.
La Fille mosaïque se déroule sur une seule journée et l’on pourrait dire que le livre commence après la bataille. Jean vient de mourir, victime d’une guerre de gang, on va l’enterrer. Au lycée, Laetitia ne se résoud pas à la mort de son amoureux. Roman d’une très haute sensibilité, La Fille mosaïque laisse entendre qu’une rédemption, sinon une guérison des blessures sentimentales, passe par les livres ou l’art.
La peinture, la littérature ou la musique permettent d’accéder à la vie rêvée de l’enfance. Celle à laquelle ne croient plus les adultes. Dans Écoute-moi, Sébastien reçoit une flûte de son arrière-grand-mère et une leçon onirique d’un vieil homme mystérieux. Sébastien sera donc flûtiste, mais un flûtiste en harmonie avec la nature. Son rêve se traduit par des heures et des heures d’entraînement et de répétition. Il n’habite plus que sa planète de musique; ses parents le ramèneront douloureusement sur terre.
Régine Detambel n’est pas de ceux-là qui pour faire advenir un adulte, castrent l’enfance. Au contraire, ses livres percent sans cesse le couvercle qui voudrait séparer l’âge tendre de l’âge mûr. Pour être toujours plus vivant.


Bibliographie sélective :
Écoute-moi, Bayard, 2000
La Nouvelle comédie des mots, Gallimard, 1999
La Fille mosaïque, Gallimard, 1999
La Patience sauvage, Gallimard, 1999
Premier galop, Gallimard, 1999
Le Mémo des gens merveilleux, avec Boiry, Hachette, 1999
La Boîte aux lettres de Souriceau, Hachette, 1999
Elle ferait batttre des montagnes, Gallimard, 1998
L’Écrivaillon, Gallimard, 1998
Les Contes d’apothicaire, Gallimard, 1998
Le Rêve de Tanger, Thierry Magnier, 1998
Le Prince aux pinces d'or, Père-Castor Flammarion, 1998
Ernest Poustoufle cavale après Monsieur Cruciphore, avec Gess, Père Castor-Flammarion, 1998
Ernest Poustoufle danse la javanaise, avec Gess, Père Castor-Flammarion, 1998
Ernest Poustoufle fait son numéro, avec Gess, Père Castor-Flammarion, 1998
La Comédie des mots, Gallimard, 1997
L'Arbre à palabres, Père Castor-Flammarion, 1997
La Verrière, Gallimard, 1996
Solos, Gallimard, 1996
La Lune dans le rectangle du patio, Gallimard, 1994

La Modéliste, Julliard, 1990

Informations datées de 2001