Claude Bourgeyx

La vie à pile ou face

Dramaturge et romancier, Claude Bourgeyx a apporté à la littérature pour la jeunesse le poil à gratter, la fantaisie et un non-sens hérité de Lewis Carroll. De quoi faire de la lecture un plaisir polisson. Mais les comiques, tels Janus, offrent souvent un double visage et c’est le même Claude Bourgeyx qui signe Preuves à l’appui un roman bouleversant sur l’enfance bouleversée.

Ne vous fiez pas au titre de l’album qu’il a signé avec Olivier Poncer, Une histoire à dormir. Les livres de Claude Bourgeyx ne renferment pas de berceuses, bien au contraire. Vifs, pétillants et impertinents les courts récits de ce nouvelliste ressemblent à ces petits pétards qu’on fait exploser en série au moment de la fête nationale. On imagine bien l’auteur des quarante-deux histoires extravagantes de Le Fil à retordre, en enfant de Doisneau, le béret basque sur la tête, en train de tirer les sonnettes des maisons avant de filer à l’anglaise. Et, de fait, il y a quelque chose des Pieds Nickelés dans les personnages de Claude Bourgeyx. Peu respectueux de la morale, les Nono-La-Paresse, Gigi-Sauterelle et Jean-Bertrand font de la grosse bêtise le Saint Graal qui leur donnera accès à l’admiration des autres. En l’occurrence, dans Grosses Têtes et petits pieds, «leur occupation favorite consiste à glisser des crottes de chien dans les boîtes aux lettres des maisons.» Cousine de Zazie plutôt que de Sissie impératrice, Gigi-Sauterelle n’est pas la dernière à ce jeu. La jeune donzelle bénéficie de circonstances atténuantes : son père boit plus que de raison.

Le rire pour briser le réel - Jean-Bertrand n’a pas cette chance. Ses parents sont des gens bien. C’est-à-dire riches. Golf et équitation au menu des loisirs ne réjouissent guère le rejeton surtout que «la mère de Jean-Bertrand veut bien lui acheter un cheval, mais il n’est pas question, comme son fils le souhaite, de garder l’animal dans l’appartement. » Les adultes sont injustes. À l’image de la maîtresse En-Rang-Par-Deux qui empêche soigneusement Nono-La-Paresse de roupiller en classe.
Si la lecture d’un tel livre se fait au pas de charge, le rire au coin de la page, il n’en demeure pas moins que la toile de fond révèle quelques sombres aspérités. Les parents de Jean-Bertrand ne filent pas le plus parfait amour, la misère est le quotidien de Gigi-Sauterelle. Le rire, énorme et subversif, vient recouvrir la désespérante réalité. Il est une échappatoire.
Le non-sens et l’absurde aussi, qu’on retrouve dans les quarante-deux brèves histoires du Fil à retordre. On comprend que Claude Bourgeyx ait écrit du théâtre pour Claude Piéplu. On entendrait bien la voix des shadocks lire la confession de l’homme qui s’écrit à lui-même pour avoir du courrier, ou l’histoire de Gégé-la-mauvaise-tête qui découvre dans le miroir que, comme le lui a dit sa maîtresse, il a une tête de cochon. Jeux vertigineux sur les mots, situations cocasses, logiques poussées jusqu’à l’absurde : ce livre s’apparente au palais des glaces des fêtes foraines. On s’y perd joyeusement ; on se laisse surprendre jusqu’au vertige.

Mentir vrai - Preuves à l’appui, publié chez un autre éditeur, n’appartient pas au même registre fantaisiste. Pourtant, ce roman pour adolescents symbolise parfaitement l’autre face d’une même œuvre. François est élevé par sa mère depuis que son père a été «muté» il y a un mois. Une mutation à laquelle l’enfant ne croira pas. Son père est parti, voilà tout. Il a quitté sa femme, trop maternelle, surtout il a quitté son fils : réalité insupportable sur quoi la mère met un mensonge gêné. Réalité douloureuse sur laquelle François va broder une histoire imaginaire. Pour les copains et les autres élèves de l’école, François va reconstruire la réalité : si son père est absent, c’est parce qu’il est en cavale depuis qu’il a tué le bijoutier de la ville. François devient presque un héros, avec un père pareil ! Mais le mensonge implique qu’il soit tenu jusqu’au bout, jusqu’à l’absurde presque. C’est bien en cela que ce roman délicat se rattache au reste de l’œuvre : l’imaginaire, une fois de plus, vient combler un vide, une déception du réel. Écrite sur le mode réaliste, cette histoire porte toute la gravité des silences et des petits mensonges des adultes. Il évoque aussi la culpabilité de l’innocent, l’enfant qu’on abandonne et qui ne ressent pas plus de tristesse que ça à n’avoir plus de père. Il évoque le sentiment diffus de la honte : celle de la famille à laquelle on appartient, celle du niveau social où l’on vit. Aux petites vies les grands mensonges, mais n’est-ce pas par le mensonge que se fait voir la vérité ? Et n’est-ce pas dans le mensonge que naît l’écriture ?


Bibliographie sélective :
Une histoire à dormir, avec Olivier Poncer, Thierry Magnier, 1998
Grosses têtes et petits pieds, avec Julien Gerner, Nathan, 1998
Preuves à l’appui, Seuil, 1996
Le Fil à retordre : 42 histoires extravagantes, avec S. Bloch et B. Jarret, Nathan, 1994

Informations datées de 2001