Rascal

La quête de soi

Qu’il revisite les fables, qu’il joue à contre-pied avec l’anthropomorphisme comme dans Orson, Rascal suscite toujours la rêverie ou l’interrogation. Cet auteur exclusif d’albums esquisse en peu de mots, le rapport de soi au monde, de soi à soi.

On pourrait dire de Rascal qu’il est prolixe et dire également le contraire. Cet auteur qui sait parfois se faire illustrateur a, en effet, écrit beaucoup d’albums. Mais il n’a écrit que des albums. Son œuvre, multiple, n’est donc finalement composée que de quelques lignes. Pour autant on aurait tord de penser que les histoires de Rascal sont de petites histoires. Elles ont de la poésie cette condensation qui fait, de quelques mots, naître mille et une interrogations, rêveries, réflexions. Rascal raconte des histoires que le lecteur prolonge, sur lesquelles sans cesse il peut revenir. Des histoires qui ouvrent (comment dire autrement) l’enfant au monde extérieur en même temps qu’à lui-même.

Détournements de fables — Parmi les grands thèmes que l’œuvre de Rascal aborde, il y a celui, récurrent, de l’identité. Qui suis-je ? se disent souvent les personnages avant d’avouer vouloir être quelqu’un d’autre. Pour aborder ce sujet, il n’est pas rare que l’écrivain joue sur le déjà-vu qu’il détourne, avec quoi il joue. Les fables, à ce titre, forment un magnifique matériau. Dans Poussin noir, Rascal reprend l’histoire du vilain petit canard, mais il en modifie le cours. Ici, ce n’est pas le poussin noir qui est rejeté par ses 99 frères jaune, mais lui-même qui refuse la vie de ses dissemblables. Poussin noir part à la recherche de parents qui lui conviendraient. Sa quête se finira cruellement.
De même Le Petit Prince des marais montre Rainier le têtard qui prétend devenir plus tard un prince charmant. Grenouille, il se rend chez la sorcière qui maladroitement le change en minuscule prince. Rascal s’amuse des contes de fée : lorsque notre héros va voir le roi c’es
t pour lui demander “les numéros de téléphone et adresses des princesses en quête de maris”. Le prétentieux ira, un moment, se repentir en prison.

Trouver sa place dans le monde — De même le corbeau de la décharge publique dans Le Corbeau de paradis paiera-t-il le prix de sa transformation en oiseau multicolore.
Dans Plume de vache, Rascal nous montre la vie quotidienne de Marguerite, une vache blanche : sieste, dilettantisme, observation des trains qui passent. Ce pourrait être le bonheur. Mais un jour, du bec d’un oiseau rouge, Marguerite apprend que chez les Indiens, les vaches sont sacrées. Son sac à dos préparé, elle décide de se rendre là-bas et on la voit, dans un comique renversement de situation, regarde
r depuis la fenêtre du train ses amies les vaches dans les prés. Malheureusement pour elle, Marguerite a confondu les Indiens d’Inde avec ceux d’Amérique et elle débarque dans un pays où les vaches, on les mange.
Ce n’est pas tant le désir d’être un autre que fustigent ces histoires que le refus d’être soi. Soi au cœur du grand espace qu’est le monde.

Se lire dans les yeux du monde — Quand il ne détourne pas les fables, il arrive à Rascal de prendre le ton murmuré du journal intime, de l’annotation. C’est le cas dans Blanche Dune, merveilleux album plein de tendresse et de gravité. Tanguy vient d’arriver en vacances au bord de la mer et retrouve, dans le propriétaire de la maison que ses parents louent, le grand-père qu’il n’a jamais eu. Tout en se promenant sur la plage, ou lors de la pêche aux crabes, le vieil homme et l’enfant parlent du monde, de son origine, des guerres, de la mort. Le récit épouse le temps des vacances, il semble écrit comme on tient un journal. S’il tutoie l’infini des espaces, c’est pour, au final, atteindre à une joyeuse sérénité.
On notera qu’un autre album Cassandre, très émouvant, revient sur le territoire de la plage. Une enfant, Marie-Paule, joue avec son épagneul tout en nous parlant de sa meilleure amie, Cassandre. Cette dernière, très gâtée pour Noël, échangerait cependant la totalité de ses cadeaux contre le compagnon de chiffon qu’a reçu notre narratrice. Troc tentant, mais Marie-Paule aime trop son Martin pour l’échanger. C’est dur de renoncer à un ours en peluche, à des patins à roulettes, à une poupée “et toute sa garde-robe”. Marie-Paule joue et se promène sur la plage en se confiant à nous. Et puis elle rentre chez elle. Dans son lit, ell
e décide que lundi elle donnera “Martin et tous ses habits. Pour rien. Cassandre, c’est ma meilleure amie”. Dans sa solitude, face au temps figé de la mer, l’enfant a acquis une belle sagesse.

La complicité des images — Si ces albums parviennent à nous émouvoir autant qu’à nous interroger, c’est aussi que les textes de Rascal jouent de leur complicité avec les illustrations, qu’elles soient signées Claude K. Dubois, Stéphane Girel ou Mario Ramos, Sophie ou Isabelle Chatelard. L’album est un tout : les pastels de Cassandre nourrissent la douceur du récit, le découpage des images de Prunelle renforce le sentiment de lire un journal intime. Cric-Crac, sur ce registre, est un modèle. Les illustrations de Girel qui mêlent peintures sur toile et collages frisent l’abstraction malgré le fait qu’elles représentent des personnages. Images difficiles à lire auxquelles le texte offre la simplicité d’une ritournelle. Ici, ce sont les mots qui éclairent les images pour laisser à loisir l’enfant se perdre dans les illustrations. Dans Blanche Dune, le même illustrateur propose un dessin proche de la B.D., simple, universel où les scènes quotidiennes des vacances sont croquées avec douceur. Ainsi, le propos du livre qui aborde les thèmes de la mort et de la guerre, trouve-t-il son contrepoint. Rascal dans ses albums et dans la relation que son texte entretient avec l’image aborde des continents plus vastes qu’il n’y paraît.


Bibliographie sélective :
La Chasse aux poux, illustré par Edith, École des Loisirs, 1999
Maman bobo, illustré par Edith, École des Loisirs, 1999
Mon doudou, illustré par Edith, École des Loisirs, 1999
Le Navet, illustré par Isabelle Chatellard, Pastel, 1999
Mon papou, illustré par Emilie Jadoul, Pastel, 1999
Et ta sœur, illustré par Emilie Jadoul, Pastel, 1999
Si je te dis..., illustré par Jean-Claude Hubert, École des Loisirs, 1999
Plume de vache, illustré par Edith, Pastel, 1998
Petit fantôme, Pastel, 1998
Petit squelette, Pastel, 1998
Le Rêve d’Icare, illustré par Jean-Claude Hubert, Pastel, 1998
Si tu aimes avoir peur, illustré par Riff, Pastel, 1998
La Nuit du grand méchant loup, illustré par Nicolas de Crécy, Pastel, 1998

Informations datées de 2000