La large palette de

Mario Ramos

Ce dessinateur belge, né en 1958, grand lecteur de Tomi Ungerer a commencé sa carrière dans l’édition jeunesse après six ans de travail dans la presse, la publicité et la communication. Très expressif, son dessin balaie toute la gamme des émotions, non sans ironie.

Quand il n’écrit pas lui-même ses albums, Mario Ramos met son sens du trait au service d’autres auteurs. Dans Orson écrit par Rascal (voir plus loin), le dessinateur parvient à donner au “plus grand, plus fort” ours de la forêt, une apparente fragilité, une douceur légère. Orson est malheureux car il est craint des autres animaux. Jusqu’au jour où, sortant d’hibernation, il découvre au seuil de sa caverne un ourson en peluche…
La force des aquarelles qui suivent provient notamment de la manière avec laquelle Mario Ramos joue des différences physiques et de l’attitude des corps. Le gros ours fond d’amour pour la peluche qui mime les mêmes gestes, en plus petits, que ceux de son maître. Pour se mettre à la hauteur du nounours, Orson posera ce dernier sur une armoire et se mettra à quatre pattes, ou le posera sur son gros ventre lorsqu’il fait la planche dans le lac. Une double page de l’album montre Orson accroupi sur une minuscule barque, le nounours dans ses bras tenant une canne à pêche de fortune. Tous les deux sourient. Mais l’hiver revient : pour entrer dans sa grotte et accessoirement dans la page du livre, Orson doit courber l’échine. Le récit avance ainsi dans ses changements de perspectives qui donnent au livre son ambiance, son émotion.

La langue des images — On pense ainsi à Solotareff, notamment dans l’image qui clôt Roméo et Juliette dont Mario Ramos est aussi l’auteur. Roméo, l’éléphant et Juliette son amie la souris regardent ensemble la lune. On les voit de dos ; elle est assise, toute blanche, sur une défense de l’éléphant ; ils sont presque joue contre joue. Tout l’album joue ainsi sur les masses (dans un ciel uni, les silhouettes des éléphants), sur les angles de vue (on semble toujours être en contre-plongée) et sur les couleurs (Roméo est un éléphant timide qui rougit, ses amis moqueurs en voyant la souris seront verts de peur).
La tendresse n’est pas le seul sentiment exploré par l’auteur-illustrateur. Dans le livre animé Quand j’étais petit, celle-ci est mâtinée de pas mal d’ironie. Sur chaque double page, un personnage (une girafe, un signe, une truie…) adulte masque son image enfant. Ainsi, se fait jour l’évolution de chacun. La truie, très coquette, se contemple devant son miroir mais il suffit de faire pivoter son image pour la voir, enfant, couverte de boue, heureuse de salir toute la maison. Les images, ici, n’ont pas besoin de mots pour raconter des histoires et la seule variation de la masse des corps suffit à montrer, comiquement, le temps passé.

Fantaisiste énergie — On a ainsi souvent l’impression, à lire Mario Ramos, que l’album nous fait un clin d’œil. Le livre est notre complice. Ce sentiment est au cœur de Maman ! . Un gamin, dès la première page, se met à appeler sa mère : dans sa chambre un immense hippopotame joue aux cubes. On ignore comment l’animal, voûté sous le plafond, a ainsi pu entrer dans la pièce. L’enfant, dont les cheveux se dressent sur la tête, poursuit dans chaque pièce la recherche de sa mère. Il croisera deux lions, trois girafes, quatre crocodiles, etc. saisis à chaque fois dans une surréaliste scène de la vie quotidienne (jouer, manger, se brosser les dents). Au final, arrivé au jardin, l’enfant exprime sa frayeur : “Il y a une araignée dans ma chambre”. L’effet comique introduit toutefois une autre dimension dans l’album. Les animaux croisés dans la maison ont-ils une réelle présence? Ne sont-ils pas les purs produits de l’imagination de l’enfant. Parallèlement, le jeune lecteur apprend à compter (puisqu’à chaque pièce, le nombre d’animal croit et que ce nombre apparaît sous la forme d’un chiffre écrit sur un cube, sur l’horloge, sur la couverture d’un livre).

Les couleurs de l’indicible — Le Petit Soldat qui cherchait la guerre fait figure de livre à part dans l’œuvre de Mario Ramos. L’humour qu’on peut y découvrir serait celui d’un Kafka ou d’un Beckett. Le ton y est plus grave et trouve son équilibre dans la naïveté et la simplicité du dessin. Le petit soldat est seul, après quelle blessure? Après quel cauchemar? Il se doit de retrouver le champ de bataille et va errer sur les traces de la guerre. Séparé de la foule des combattants, il va recouvrer, grâce à des silhouettes croisées, un peu de sa personnalité jusqu’à découvrir l’absurdité de sa recherche.
Dans une sorte d’expressionnisme inquiet, les premières pages nous montrent un chat en uniforme figé dans la pose qu’on attend de lui. Et quand ce personnage à la Ungerer marche, il le fait au pas. Autour de lui : rien, le désert ou quelques arbres morts. Les couleurs sont violentes : au noir de la terre qui découpe en ombre chinoise la silhouette du combattant, succède brutalement le rouge de la violence, des blessures. La souffrance des personnages qu’il rencontre et que l’on voit, nous, depuis son point de vue est toute entière dans cette couleur sanguinaire. À la fin de l’album, notre héros retrouvant la paix, le rouge est rejeté vers l’extérieur de la page par le jaune d’un soleil naissant. Dans cet album, Mario Ramos aura convoqué peu de personnages (un aveugle, un cul-de-jatte, une mère et son enfant, les victimes et une autre mère et sa fille par qui le bonheur va arriver). Les arbres, noirs et nus, amputés de la plupart de leurs branches font pratiquement tout le décor. Cela suffit. Les couleurs, les perspectives (le cul-de-jatte est vu en ombre chinoise et en contre plongée) apportent toute leur force au récit.
Peu de personnages et peu de décor mais tout un monde qui s’ouvre, où l’angoisse et le bonheur se mêlent, où la beauté et quelque chose de plus compliqué se lient. Un monde à explorer.


Bibliographie :
Le Roi est occupé, Pastel, 1999
Maman !, Pastel, 1999
Roméo et Juliette, Pastel, 1999
La Légende de Kiski, texte d’Andréa Nève, Artoria, 1999
Le Petit soldat qui cherchait la guerre, Pastel, 1998
Moi pas, moi aussi, Pastel, 1997
Quand j’étais petit, Pastel, 1997
Au lit, petit monstre !, Pastel, 1996
Le Monde à l’envers, Pastel, 1995
Le Dernier voyage, avec Andréa Nève, Pastel, 1994
Novembre au Printemps, texte de Rascal, Pastel, 1994
Orson, avec Rascal, Pastel, 1993
Djabibi, avec Rascal, Pastel, 1992
Zéro, avec Charles Prayez, M. Bombaert, 1987

Informations datées de 2000