Hubert Mingarelli

Au bord du silence

Hubert Mingarelli écrit comme on murmure avec une attention infinie apportée à ses personnages. Ses histoires, souvent immobiles, nous font entrer de plein-pied au cœur d’une enfance que borde, peut-être, une incommensurable absence.

Paradoxe d’une œuvre où le dialogue est prépondérant : on y parle peu. Chez Hubert Mingarelli les mots ne servent pas tant à dire les choses qu’à délimiter l’espace de ce qui est à dire mais qui reste imprononçable. Les voix, du dialogue ou du monologue, sont comme un souffle de vie, le fil ténu qui relie celui qui parle au monde extérieur. La Lumière volée, ainsi, fait entendre la voix d’Élie, jeune juif de 12 ans, réfugié en 1942 dans le cimetière du ghetto de Varsovie. Élie passe ses journées à parler à Joseph. Ce dernier ne risque pas de lui répondre, il est sous la tombe près de laquelle s’est réfugiée Élie. Un autre gamin, Gad, viendra là, qu’on imagine plus âgé, qui est plus débrouillard : il trafique au risque de sa vie avec l’extérieur.
La Lumière volée montre la guerre et la mort, la solitude et l’impossibilité de tout espoir. C’est pourtant un livre plein de poésie. Gad et Élie sont sur le chemin d’être des hommes et ils aimeraient l’un et l’autre aller le plus vite possible le long de ce chemin-là. Leur relation sera faite de cette nécessité à quoi se mêle l’inexorable destin que les nazis leur ont tracé. Gad peut jouer les grands frères, faire mine de mépriser Élie qui ne sait même pas se servir d’un revolver. Mais ce sont tous les deux des orphelins et pour apprendre la vie (les filles dirait Gad, la poésie dirait Élie) ils ont besoin l’un de l’autre. Mingarelli refuse alors d’écrire une histoire édifiante : il avance dans sa narration comme on marche sur des œufs. Ce n’est pas par prudence, mais par respect.

Un mystère à la source — Pourquoi Élie est-il ici ? On imagine, on subodore ; mais il y a un avant à l’histoire que l’on ignorera toujours. Et il en va ainsi de presque tous les romans de Hubert Mingarelli. Dans Une rivière verte et silencieuse Primo vit seul avec son père sans travail. Il se creuse un tunnel dans les hautes herbes d’un champ près de sa maison, où il rêve à la rivière qui coulait près de la ville qu’ils habitaient avant. Avant, mais avant quoi ? Avant quand il y avait une mère ? On remarquera que l’enfant, dans ce roman, a le prénom de Primo Lévi et que ce n’est peut-être pas un hasard.
Dans Vie de sable, un enfant découvre sur une plage une mine prête à exploser. Le dialogue se fera avec elle. La mort, ce danger, renvoi
e à un épisode du passé : son père, un jour, apporta une mine qu’il avait lui-même sortie de terre. Il y eut alors un drame, dont l’enfant n’a qu’une vision parcellaire. Quel drame ? Et de quelle guerre viennent ces mines ?
À l’origine des histoires et donc de l’écriture, règne un silence obscur, une absence indéchiffrable. Les mots dits par les enfants sont comme les mains du petit pêcheur de Vie de sable qui creuse autour de la mine pour la mettre au jour. Le moindre mouvement brusque, la moindre maladresse et cette chose-là explose. On comprend dès lors que les livres de Mingarelli, même lus pour soi, se lisent à voix basse.

La conquête du monde Vie de sable pourrait être un roman métaphorique comme l’est certainement L’Arbre. On pense à Faulkner en lisant ce dernier : un enfant vit dans une ferme et dans une sorte d’autisme d’où la parole jaillit parfois (avec Vicente un livreur et avec le chien que ce dernier lui donne). Là aussi, un mystère précède le début du livre : un arbre a vu à ses branches pendre le cadavre d’une femme. L’enfant est effrayé par les ombres et la nuit apporte son lot de cauchemars. Pourtant, accompagné par son chien Ojo (qui signifie “œil”), il va tenter de conquérir le monde autour de lui en repoussant chaque jour un peu plus la frontière des territoires inconnus. Il se donne des missions mais surtout, au pied de l’arbre, il dessine la cartographie des champs explorés, de la forêt menaçante. Le dessin, ici, est aussi un langage, une représentation du monde qui le rend acceptable. On peut lire ce roman comme il se donne, avec ce goût indéfinissable d’y lire autre chose que ce qui y est effectivement écrit. On peut le lire ainsi car Mingarelli, en focalisant sur de petits objets, pierres, morceaux de bois, feuilles, nous fait adopter le point de vue de l’enfant. Mais on peut vouloir aussi, lecteur, à son tour partir à l’exploration de ces zones mystérieuses que l’enfant explore en explorant le monde extérieur.

Minimalisme intime — Hubert Mingarelli n’est pas l’écrivain des grandes épopées où fourmillent les protagonistes et où s’enchaînent de rocambolesques péripéties. Ses personnages sont peu nombreux et ses héros ne font pas de grands voyages. L’écriture pousse son économie jusqu’à figer presque le temps et effacer les indications de lieux. Nous nous retrouvons dans une ferme, sur une plage ou dans une petite ville certes, mais ces lieux pourraient être situés dans bon nombre de pays du globe. Reste seulement ce qui parle à tous, cette part universelle qui s’attache à toutes les enfances. Dans ces univers restreints, parfois clos, l’écriture peut, telle la lentille d’un microcosme, explorer ces infinitésimales choses qui sont essentielles : la peur, l’amour, le rêve.
Le huis clos du Jour de la cavalerie en offre un bel exemple. Sam attend le retour de son patron (d’un parent ?) qu’il déteste et qu’il aimerait abattre, dans la ferme où vit une grand-mère paraplégique et muette. Il s’occupe d’elle en lui racontant des histoires mais surtout en lui parlant et imitant ses réponses. Plus qu’une compagnie, il lui offre la parole. Pour exprimer
son consentement à ce qu’il dit, elle ne peut que lever un bras. Cela suffit pourtant pour que les deux êtres se comprennent. L’ailleurs, dans ce huis clos, arrivera sous l’apparence d’un ouvrier agricole qui cherche du travail. C’est un ancien marin, qui a voyagé et qui sait raconter comment l’étrave d’un bateau fend la mer en deux. La grand-mère et l’enfant partagent alors ce rêve inouï de voyager. Les récits de l’homme, les rêves de l’enfant, tissent mille fils invisibles qui relient l’intimité de chacun, dans la cuisine de cette ferme.
C’est peut-être aussi ce que fait Hubert Mingarelli : son écriture, si fine et si sensible, ressemble en effet à un fil de soie.


Bibliographie :
La Lumière volée, Gallimard Jeunesse, 1999
Une rivière verte et silencieuse, Seuil, 1999
Vie de sable, Seuil, 1998
Le Jour de la cavalerie, Seuil, 1995
L’Arbre, Seuil, 1995
Le Bruit du vent, Gallimard Jeunesse, 1991

Informations datées de 2000