Jennifer Dalrymple

À la croisée des chemins

Auteur et illustratrice née à San Francisco, Jennifer Dalrymple excelle à donner la vie à ses personnages avec une grande économie de moyens. Mais sous l’apparente simplicité des dessins affleure la chaotique cohorte des pulsions de l’enfance.

Le trait est simple; les têtes sont des ronds dans quoi les yeux font la vie : il faut peu de chose à Jennifer Dalrymple pour donner à voir les expressions de ses personnages. Si dans Arouna fait du troc, on voit, en fond de scène, une autre histoire concomitante se dérouler, c’est une exception. Souvent, le fond de l’image est uni dans un aplat coloré ou vierge. C’est qu’il s’agit de concentrer toute l’attention sur un jeune héros, sur une scène. C’est qu’il s’agit d’ouvrir le livre, de laisser un espace vierge dans lequel le lecteur pourra construire ses détails, qu’il pourra nourrir de ses propres repères.

Apprendre sans désapprendre — L’apprentissage de la vie est parfois une tâche ambiguë. On trouve tout à la fois chez Jennifer Dalrymple, des récits sages et des histoires cruelles. Dans Jour de ménage pour Mimosa, il s’agit d’évoquer les règles de la propreté (une obsession chez Dalrymple) mises en pratique par toute la famille. A contrario, dans Dégoûtant, la petite fille propre se fera dévorer par le troll dégoûtant. On retrouve cette dichotomie parfois dans un même album. Ainsi dans Falstaff, le jeune fils du roi suit une éducation de prince : il s’ennuie donc. Mais quand Falstaff arrive au château, les choses changent : “Il était gourmand et paresseux. Il avait mauvaise réputation mais je ne pus résister à la tentation de le rencontrer”. Falstaff va prendre le jeune prince avec lui et lui faire voir le monde : taverne où les serveuses ont les lèvres colorées, paysages magnifiques mais guerres et souffrances aussi. À l’éducation livresque succède donc l’expérience vécue. Cela fera de notre héros un roi juste et bon.

L’originelle animalité — Pour dire le monde la jeune illustratrice (née en 1966) donne une grande importance à l’animalité. Dans Péric et Pac, elle nous montre ce que change l’éducation pour un petit berger qui sait parler à ses chèvres. Un matin il arrive plus tardivement qu’à l’accoutumée car il vient de l’école où il apprend à lire. Les milliers d’histoires que les livres racontent l’enchantent. Aussitôt il se met en tête d’apprendre la lecture à Pac, sa chèvre préférée. L’enfant se trouve ainsi à la croisée de deux mondes : celui, originel, de la nature et des instincts et celui du savoir, des hommes et de l’écrit.
Dans un de ses plus beaux albums, Je voulais te dire, ces deux mondes sont parfaitement désignés. Le jeune narrateur s’ennuie chez lui, alors que dehors il fait beau. Son papa, comme toujours, lit le journal et se désintéresse de lui. L’enfant voudrait parler à son père mais les mots restent coincés dans la gorge. Il s’enfuit dans la forêt où vit son “ami Meüle (s)on ami magique.” Meüle ressemble un peu à Falstaff. Il vit comme un sauvage (il est nu), auprès des animaux qui aiment se blottir contre lui. Il va aider notre héros à sortir de sa bouche les mots impossibles, transformés, pour ce faire, en images. Le monde animal, celui de l’origine, est aussi, bien sûr, celui d’un imaginaire au sein duquel la réalité peut être maîtrisée.

S’affranchir des règles — En quittant la petite enfance, le bambin a tout intérêt à conserver un peu du monde dont il s’éloigne. Il lui faut acquérir les règles de vie qui rendront son insertion possible (la propreté, le langage, le savoir) mais s’il veut garder un peu de sa personnalité il doit laisser l’imaginaire le visiter. C’est du moins ce que semble nous dire Jennifer Dalrymple dans Dégoûtant. Faisant appel une nouvelle fois aux légendes, l’auteur-illustratrice nous montre un troll repoussant, aussi laid que sale, qui vit heureux, dans une forêt. Jusqu’à ce qu’arrive une jeune fille rose et dégoûtée. Les parois de la caverne où vit le monstrueux troll sont recouvertes de dessins d’animaux (on pense à la préhistoire) que la jeune enfant va s’empresser de recouvrir de ses dessins à elle : Mickey et Batman. Pire : elle va nettoyer (dans une pose provocante : le pulsionnel est bien là) toute la caverne. Elle a appris les règles de vie mais elle les applique avec autorité, sans discernement. Résultat : elle sera dévorée par le troll. L’image finale est violente : le monstre a presque fini son repas, juste un pied de la demoiselle dépasse de sa bouche.

Marier l’imaginaire et la réalité — Le dessin de Jennifer Dalrymple a beau paraître très simple, ses albums sont tout entiers parcourus par une série de pulsions : angoisse, désir, répulsion ou attirance pour la saleté (cf. Pricket le Propre). Le langage, le dessin, jouent alors comme des passerelles entre un monde intérieur chaotique et un univers réglé, normé. À ce titre, on savourera la métaphore de Le Tagagné. Dans la brousse africaine, un enfant se voit remettre par son père une lettre. Il doit l’apporter au Tagagné. À charge pour lui de savoir ce qu’est le Tagagné. L’enfant erre dans la brousse et demande à chaque animal rencontré s’il est le Tagagné. Il affrontera ainsi toutes ses peurs pour découvrir, justement, que c’est ça le Tagagné : savoir surmonter la peur. On se souviendra que c’est avec une lettre en main, donc aussi des mots, qu’il y parviendra. Et qu’affronter la peur, ce n’est pas le refouler.


Bibliographie sélective :
La Princesse et les insectes, Archimède, 2000
Falstaff, École des Loisirs, 1999
Je voulais te dire, École des Loisirs, 1998
Shiki, École des Loisirs, 1997
Non, je n’ai pas mangé ça !, Archimède, 1997
Dégoûtant, École des Loisirs, 1996
Péric et Pac, École des Loisirs, 1996
Le Noël de Léopold, École des Loisirs, 1996
Lucien la frousse, École des Loisirs, 1995
Le Chou frisé, École des Loisirs, 1994
Nos ancêtres les indiens, École des Loisirs, 1993
Mimosa : papillon vole, École des Loisirs, 1993
Mimosa, tartine et pollen, École des Loisirs, 1993
Mimosa, blanc bonhomme, École des Loisirs, 1993
Mimosa, croque noisette, École des Loisirs, 1993
Cache-cache Mimosa, École des Loisirs, 1992
Jour de ménage pour Mimosa, École des Loisirs, 1992 (rééd. 1999)
Mimosa et le bête chien, École des Loisirs, 1992
Viens chez moi, Arouna, École des Loisirs, 1992
Sapin brut, École des Loisirs, 1992
Arouna fait du troc, École des Loisirs, 1991
Le Tout petit pays, École des Loisirs, 1991
Pricket le propre, École des Loisirs, 1991
Le Tagagné, École des Loisirs, 1990
Kalinka Malinka, texte d’Evelyne Reberg, École des Loisirs, 1990

Informations datées de 2000