Tomi Ungerer

Le libérateur

Environ 40 000 dessins, plus de 70 albums pour la jeunesse : l’œuvre de Tomi Ungerer impressionne bien sûr par son ampleur, mais plus encore par son influence. On ne compte plus aujourd’hui les illustrateurs qui se réfèrent au maître alsacien. Depuis 1957, le dessinateur n’a eu de cesse de libérer le regard de l’enfant en restant «subversif mais positif».

Tomi Ungerer est né le 28 novembre 1931 à Strasbourg dans une famille d'horlogers. Après la mort de son père survenue en 1935, les Ungerer durent déménager dans le Logelbach, la banlieue industrielle de Colmar, dans la maison des grands-parents maternels. C'est au milieu de sa famille que se développa son attirance pour la littérature, dans la bibliothèque qu'avait constituée son père.

Pendant la seconde Guerre mondiale, l'Alsace a vécu sous l'égide de l'Allemagne. Tomi Ungerer est alors soumis à la germanisation de l'enseignement dans lequel le français est désormais proscrit. De cette époque, il a gardé une aversion profonde contre la guerre comme le témoignent ses affiches anti-militaristes des années 60. À la fin de la guerre, il dut se réhabituer à une nouvelle société : après avoir été allemand pendant quatre ans, il a dû réapprendre à vivre avec le système français, notamment pour la scolarité. Avec effarement, il découvre que le système français n'est pas plus tolérant, l'alsacien devient à son tour une langue proscrite.

Après son échec au baccalauréat, il décide d'interrompre ses études et il part à pied et en stop à travers l'Europe. En 1952, il fait son service militaire chez les Méharistes en Algérie mais il est obligé de retourner en Alsace à la suite d'une maladie assez virulente.

Au milieu des années 50, il se rend aux États-Unis, attiré par la vie culturelle et artistique américaine. Et c'est aux États-Unis que démarra sa carrière d'auteur-illustrateur grâce à la maison d'édition Harper and Row. En 1957, paraît Les Mellops font de l'avion. Après avoir passé quelques années au Canada, Tomi Ungerer s'est installé en Irlande au milieu des années 70 avec sa femme et ses enfants.

Depuis 1970, de nombreuses expositions lui sont consacrées et en 1994 paraît un livre sur l'ensemble de son œuvre publicitaire, Affiches et un recueil d'esquisses érotiques.

Bien qu'il vive en Irlande, il est resté très proche de l'Alsace, pays de son enfance.

« Il faut toujours mettre les enfants au-dessus de leur niveau. Ne pas les rapetisser. Cesser de les prendre pour des imbéciles et inventer un monde qui n’existe pas pour eux. » déclarait Tomi Ungerer en 1996, lors de l’hommage qui lui était rendu par La Joie par les livres. Profession de foi plus largement répandue aujourd’hui qu’en 1957, date des premiers albums de l’Alsacien vivant alors aux Etats-Unis. Car Tomi Ungerer est un précurseur. Dès Mellops go flying, en effet, il introduit dans la fable qu’il écrit une critique sociale. Dans Les Histoires farfelues de Papaski qui font la part belle au nonsense chéri par Lewis Carroll, il montre un couple d’oiseaux (les Verdurin : bonjour M. Proust) heureux d’acheter à bas prix des œufs prêts à couver. Hélas, ceux-ci s’avèreront pourris : belle métaphore de notre société où le producteur doit parfois racheter sa production passée par les rouages de l’industrie.

Démoniaque Ungerer - Qu’il compose des affiches publicitaires ou des albums pour la jeunesse, Tomi Ungerer use, mais n’abuse pas, d’un esprit caustique, ironique et parfois même licencieux. Il faut s’arrêter sur chaque image et traquer le détail incongru, drôle, qui multiplie à lui seul les lectures possibles. Ainsi dans Trémolo voit-on un musicien ensorcelé dont les notes de musique tombent de ses instruments. Devant jouer à un enterrement, il provoque une catastrophe, tout le monde glissant sur les notes rondes. On voit alors notre Trémolo s’enfuir devant le courroux du cortège. Tout le monde est en colère ? Non, sur la droite, là, un homme sourit. Il faut dire qu’il tient sous lui une dame renversée dans sa chute sur le dos et l’on imagine ce qu’ils font…
Et lorsque Tomi Ungerer s’attaque au Petit Chaperon rouge, la complicité entre la petite fille et le loup n’est pas sans concupiscence…

L’ambiguïté pour rêver - C’est dire que ses albums peuvent être lus aussi par des adultes (inversion de la question que les prudes pourraient poser : est-ce pour les enfants ?). Dans Les Trois Brigands trois bandits de grands chemins dévalisent tout le monde. Jusqu’au jour où la diligence qu’ils attaquent ne contient qu’une jeune fille : Tiffany. Ils vont l’enlever et elle les mènera vers une vie caritative. Les références pour les adultes peuvent être nombreuses, à commencer par le prénom (beau comme un diamant) de la petite fille. Mais l’enfant sera surtout bouleversé par l’image d’un brigant tout de noir vêtu, emportant l’innocente fillette endormie dans ses bras comme le serait un enfant dans les bras de son père. L’ambiguïté est aussi une porte qui ouvre sur l’imaginaire.

Des images engagées - Le dessinateur est un homme engagé : contre le racisme, le totalitarisme, la pollution et le consumérisme tout puissant. Ses dessins jamais ne cachent à l’enfant les travers du monde dans lequel il est appelé à vivre.
Flix évoque la naissance et l’enfance d’un petit chien. Rien d’extraordinaire sauf que ses parents sont… des chats. L’album, on s’en doute, évoque ainsi l’absurdité du racisme (mais aussi l’infidélité : l’oncle est un chien et la culotte maternelle qui sèche sur un fil semble fort seyante !). Mais jamais Tomi Ungerer ne se laisse aller à la facilité de la morale et des bons sentiments. Les scènes de foule dans la rue de Clébardville fourmillent de détails drôles… et cruels : ainsi une jeune maman chien se promène avec autour du cou une belle écharpe en peau de… chat. Le détail agit comme un jeu de mot, un trait d’humour noir ou l’absurde ; il révèle violemment ce que le texte dans son apparente nonchalance tait : la racisme, la violence, le meurtre, la sexualité. Et cela réveille.

Le corps et l’imaginaire impliqués - Puisqu’il ne veut pas créer un monde de toute pièce, inventé pour donner une image sucrée à l’enfant, Ungerer travaille beaucoup d’après nature. L’artiste avoue ne guère utiliser de gomme. Le dessin doit se faire sans ratures. Sinon, il faut le recommencer. Ce travail insistant, rigoureux empêche la distanciation devant la feuille blanche. Sans évoquer un geste pulsionnel, le fait de tracer le dessin en un seul mouvement met la main en prise directe avec l’imaginaire. L’acte se fait libérateur et sa lecture sera, de fait, libératrice. Pour autant, l’œuvre de Tomi Ungerer foisonne de références picturales. En 1998, Tomi Ungerer a reçu le Prix Hans Christian Andersen décerné par des professionnels de soixante pays. C’est, paraît-il, la première fois qu’un petit diable obtient une telle récompense. Il est vrai qu’il est aussi un grand homme.

Thierry Guichard


Bibliographie sélective
Les Chats, Le Cherche Midi, 1998
Trémolo, Ecole des Loisirs, 1998
Mon Alsace, Nuée bleue, 1997
Allumette, Ecole des Loisirs, 1997
Flix, Ecole des Loisirs, 1997
Guillaume l’apprenti sorcier, Ecole des Loisirs, 1997
Le Chapeau volant, Ecole des Loisirs, 1995
Les Trois bouteilles de Warwick, Circonflexe, 1994
Escargot, où es-tu ?, Circonflexe, 1992
Papaski, Ecole des Loisirs, 1992
À la guerre comme à la guerre, Nuée Bleue, 1991
Alsace en tort et de travers, École des Loisirs, 1988
Crictor, Ecole des loisirs, 1980
Orlando, Ecole des Loisirs, 1980
Les Trois brigands, Ecole des Loisirs, 1979
Les Mellops font de l’avion, Ecole des Loisirs, 1979
Pas de baiser pour maman, Ecole des Loisirs, 1979
Émile, École des Loisirs, 1978
La Grosse bête de Monsieur Racine, École des Loisirs, 1972
Le Géant de Zéralda, Ecole des Loisirs, 1971
Jean de la lune, Ecole des Loisirs, 1969

Informations datées de 1999