Louis Joos

Pris sur le vif

Les illustrations de Louis Joos sont pleines de bruits et de couleurs. Avec un dessin qui se balade parfois du côté de la bande dessinée, des traits jetés avec énergie pour saisir une silhouette, l’artiste donne aux couleurs une liberté de parole raremente égalée. Pour en prendre plein les yeux.

 

On entend la mer et sur le quai les cris, les rires et les larmes de ceux qui voient leurs amis partir à bord du Titanic. Le bateau est un monde contrasté : il n’y a qu’à passer en une page des premières classes aux soutes noires. La lecture d’Escales qui marque la véritable entrée de Louis Joos dans le livre de jeunesse provoque une ivresse des sens. L’illustrateur belge (né en 1940) multiplie les points de vue sur le plus gros paquebot du monde et sur ses passagers, des plus riches aux plus miséreux. Composé avec Rascal, cet album magnifique prend la forme d’un carnet de notes et de dessins tenu durant les premiers jours de la croisière. Les silhouettes naissent d’un trait vif, nerveux que des couleurs viennent parfois relever. Le texte serpente entre la silhouette d’un chat, du mousse sur le pont, d’une mouette prise en plein vol. Comme si l’artiste avait travaillé sur le motif.

Faire sentir la vie - Le deuxième album que Joos signera avec Rascal dégage la même impression de vie bien que sa tonalité soit différente. Le Voyage d’Oregon est un conte d’une tendre poésie. Un clown, fasciné par le numéro de cirque de l’ours Oregon promet à ce dernier de lui rendre sa liberté en l’accompagnant jusqu’aux profondes forêts de l’Oregon. A la vie bruissante et enivrante du Titanic succède le silence suspendu d’une amitié sans mots. Les deux silhouettes, le gros ours et le rondouillard clown au visage blanc, arpentent le paysage nord-américain et donnent une nouvelle fois l’occasion à l’illustrateur de tenir son carnet de voyage. Pour dire l’errance, une carcasse de voiture suffit. Pour dire la faim : un épi de blé. Joos fait voir et entendre plus qu’il ne montre.

Le langage de l’émotion - Louis Joos travaille le rythme des images comme une partition de jazz. Les couleurs s’effacent ou au contraire envahissent la page, le point de vue est en alternance celui des personnages et celui d’un narrateur omnipotent. En jouant sur les cadres, le peintre éveille des émotions très fortes. Dans Le Voyage d’Oregon pour montrer le moment où le clown prend conscience de la captivité de l’ours, il nous montre ce dernier de dos et, face à lui, le visage blanc au nez rouge de son futur ami. Entre eux, quelques traits à peine signalent les barreaux de la cage. On reste saisi par la détresse de la situation.

Echapper au réalisme - Composé avec Carl Norac, Nemo et le volcan est comme un manifeste. Le jeune Nemo veut dompter le volcan qui domine la baie. Une nuit, il s’enfuit de chez lui, bien décidé à aller voir de plus près le crâne chauve de la montagne. Mais le volcan se met en colère.
La première double page de l’album n’est constituée que de trois éléments : une silhouette hâtivement dessinée, une bande de peinture noire, légèrement inclinée et, sur la quasi totalité de l’ensemble, un ciel rouge où le pinceau a laissé ses empreintes rageuses. Tout est dit. L’album ainsi fait confiance au langage des couleurs et au rythme du pinceau. Le volcan en irruption ? C’est du rouge et du noir, un brouhaha de traits et de tâches jetés violemment sur l’immensité de la page et la silhouette de l’enfant, attaquée par les couleurs.

Voir dehors, voir dedans - Les changements de cadres ou les variations de couleurs permettent de passer insensiblement d’un univers à un autre. Ainsi dans L’Espoir Pélican (toujours avec Carl Norac), le travail des images consiste à nous montrer à la fois l’Afrique noire où vit Houraye, la jeune héroïne, et à nous faire sentir ses sentiments. Pour dire le paysage, Louis Joos utilise le plan large ou le croquis et laisse sous la couleur apparaître le trait gris du dessin. Pour donner à lire les sentiments de la jeune fille, il fait un zoom sur elle, met dans le flou le paysage qui n’est plus que couleur et élimine le réalisme.

La liberté du lecteur - Dans Beau comme au cinéma, l’absence des parents renforce chez Oscar la fascination qu’il éprouve pour les images et pour le rêve. Très elliptique, le texte ne trouve jamais dans l’image sa redondance. On suit deux rythmes différents, deux chorus, deux partitions qui se rejoignent à la fin de l’album lorsque les parents retrouvent leur fils cinéphile. Pour dire ces retrouvailles Louis Joos montre une fenêtre allumée au sommet d’une maison que la pénombre s’apprête à effacer. Le lecteur, alors peut continuer à suivre son histoire. En toute liberté.

Thierry Guichard


Bibliographie sélective
Le Sourire de Kiawak, écrit avec Carl Norac, Pastel, 1998
L’Espoir pélican, écrit avec Carl Norac, Pastel, 1998
Beau comme au cinéma, écrit avec Carl Norac, Pastel, 1997
Un Loup dans la nuit bleue, écrit avec Carl Norac, Pastel, 1996
Nemo et le volcan, écrit avec Carl Norac, Pastel, 1995
Eva ou le pays des fleurs, Pastel, 1994
Le Voyage d’Oregon, écrit avec Rascal, Pastel, 1993
Escales, carnet de croquis, écrit avec Rascal, Pastel, 1992
La Dame est une traînée, écrit avec Marc Villard, Futuropolis, 1991
OAS, écrit avec Yann, Glénat, 1990
Musique de nuit, Futuropolis, 1987
Le Mal de l’espace, Futuropolis, 1986
Foutue croisière, Futuropolis, 1985
Ostende-Miami, Ice crim’s, 1984

Informations datées de 1999