Christophe Honoré

L’esprit de famille

Né en Bretagne en 1970, Christophe Honoré a d’abord suivi les cours de Lettres modernes à la faculté de Rennes puis il est entré dans une école de cinéma. Auteur de livres pour enfants, il a également écrit un roman (pour adulte), l’Infamille en 1997, une pièce de théâtre réalisée en résidence et il a participé à la rédaction du scénario d’un court-métrage, Mon petit crime.
Il tient une chronique, Le Billet du spectateur, dans Les Cahiers du Cinéma.

 

Le Breton, né en 1970, n’a de cesse d’explorer l’univers familial. Et de décrypter les relations qui s’y nouent. Qu’il écrive pour les adultes ou en direction de la jeunesse, ses romans exaltent un sentiment très grand, parfois violent : l’amour originel. Qu’il soit maternel, paternel, sororal ou fraternel, l’amour lie les corps entre bonheur et désespoir.
Entré en littérature avec Tout contre Léo, un roman plus proche du coup de maître que du coup d’essai, Christophe Honoré est entré dans la vie active par le septième art. Chroniqueur aux Cahiers du Cinéma, le jeune homme a gardé l’émerveillement qu’il dut ressentir devant un film de Jacques Demy. On retrouve en effet dans quelques-uns de ses personnages cette fraîche spontanéité qui croit pouvoir mettre le monde en musique. Le bonheur, dans ses livres, a cette violente énergie, cet appétit de caresses, cette ivresse que seule la fiction rend sensible. Comme un baume posé sur cet amour impossible qui seul est capable de dissoudre la solitude qu’on porte dans nos corps.

L’enfant roi - Ce n’est pas parce qu’il évoque le Sida que Tout contre Léo est un livre bouleversant. Il importe assez peu en effet de connaître le nom de la maladie qui va emporter le frère de P’tit Marcel. Ce qui compte c’est que cette mort annoncée implique la fin de l’Eden. Car la famille de P’tit Marcel ressemble assez, quand on a tout juste dix ans, à un paradis. Le père qui tient l’atelier de photos et la mère aimante comme pas deux n’ont ni la pudeur de cacher leurs sentiments pour leurs quatre fils, ni la maladresse de ne pas les considérer comme des grandes personnes. Ce qu’ils sont puisque Tristan, Léo et Pierrot ont respectivement 21, 19 et 17 ans. Seul, P’tit Marcel, avec ses dix printemps fait figure d’enfant. D’enfant de la famille. Enfant de ses parents mais enfant des frangins aussi. Et ça, ça doit être drôlement bien ! Sauf que, justement, parce qu’il est trop petit on essaie de lui cacher que Léo, «le plus beau», va mourir du sida. P’tit Marcel apprend la nouvelle par inadvertance et ne dira pas qu’il sait. Mais peut-on croire une réalité qui n‘est pas officiellement dite ? Peut-on croire, surtout, que Léo, un jour ne sera plus là pour embrasser, caresser et prendre dans ses bras un P’tit Marcel fondant d’amour ?

Le cri muet du deuil - P’tit Marcel souffre du silence de la famille jusqu’au jour où il avouera savoir. Ce seront alors quelques moments merveilleux seul avec Léo à Paris. La nuit que les deux frères passent à la belle étoile, le plus jeune dans les bras du plus beau, résonne comme une scène essentielle dans toute l’œuvre de l’écrivain.
L’amour passe par les corps : rarement un écrivain pour la jeunesse n’aura fait sentir autant de sensualité au sein de la famille. Et P’tit Marcel, pour ses moments de câlin, est prêt à faire pas mal de bêtises. Qu’il casse les vitres de la médiathèque ou qu’il jette un verre d’eau au visage de sa «mémère», P’tit Marcel exprime par cette violence irrationnelle le deuil de l’enfance elle-même. C’est un cri muet, une révolte vaine contre l’éphémère de cet Eden.
On retrouvera, dans Guillaume et Thomas, les héros de L’Infamille, comme le reflet adulte de P’tit Marcel. Pour dire l’enfance, les deux frères se mettront à écrire des romans. L’écriture est aussi un cri muet.

Le corps joue juste - Pour autant l’univers des romans de Christophe Honoré hisse plutôt les couleurs vives de la joie, du bonheur et d’une incroyable énergie. C’est que l’enfant, chez cet auteur, est souvent la source de vie la plus naturelle. «J’ai confiance en toi, P’tit Marcel. Tu vas les remuer, balancer de la vie plein la baraque. Tu vas les forcer à se bouger.» Les dernières paroles de Léo sonnent comme un credo. Dans Une toute petite histoire d’amour, c’est Julien qui sauve son père du désespoir et de l’alcoolisme. Avec patience, avec beaucoup de finesse psychologique l’enfant se fait le parent de son père… Dans Je ne suis pas une fille à papa (où Lucie est élevée par «deux mamans qui s’aiment pour de vrai»), ce sont les enfants qui sauvent le couple homosexuel de sa propre censure. Les désirs du corps sont les mêmes que ceux du cœur. En les écoutant, l’enfant joue juste. Sa spontanéité est une sagesse dont les adultes profitent.

La petite musique - Christophe Honoré, de toute évidence, sait se mettre en état d’enfance pour écrire. Ses phrases trouvent les raccourcis du langage parlé. Elles ont la rapidité du jeu. Dans L’Affaire P’tit Marcel la «mémère» à qui P’tit Marcel reproche de trop fumer répond : «Le jour où tu ne me verras plus la clope au bec, c’est que je serai morte! » Puis elle éteint son mégot et… meurt ! La phrase est prise au mot. Evidemment c’est une blague et lorsque la grand-mère revient à la vie, devant les larmes de crocodile du petit, c’est «la marrade totale». Et dans les rires de la famille, on entend la petite musique nostalgique de celui qui écrit. Oui, Christophe Honoré doit aimer les tendres et graves comédies musicales…

Thierry Guichard


Bibliographie
Une toute petite histoire d’amour, Ecole des Loisirs, 1998
Zéro de lecture, Ecole des Loisirs, 1998
Les Débutantes, Ecole des Loisirs, 1998
L’Affaire p’tit Marcel, Ecole des Loisirs, 1998
Je joue très bien tout seul, Ecole des Loisirs, 1997
L’Infamille, éd. de l’Olivier, 1997
Je ne suis pas une fille à papa, Thierry Magnier, 1997
C’est plus fort que moi, Ecole des Loisirs, 1996
Tout contre Léo, Ecole des Loisirs, 1996

Informations datées de 1999