Yves Heurté

Se libérer soi-même

Né en 1926 à Marigny (Marne), d’origine Bretonne, Yves Heurté a suivi des études de médecine et de musique. Médecin, alpiniste, il est aussi voyageur et a découvert (parfois à pied) l’Europe, l’Asie, l’Afrique Noire et l’Amérique du Sud. Écrivain, il compose des pièces pour le théâtre, la radio et la télévision.
Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages de fiction.
Vous pouvez retrouver sa vie et son œuvre sur un site internet qui lui est consacré :
http://members.aol.com/yheurte/

 

Qu’il écrive des contes, des nouvelles, des romans, de la poésie ou du théâtre, Yves Heurté n’a de cesse de bousculer et les mots et les lecteurs. Comme si pour cet arpenteur du monde les meilleurs voyages étaient ceux qui secouent un peu. Né en 1926, l’écrivain, en interrogeant sans cesse la responsabilité de l’individu face à son destin, apparaît comme un moraliste très moderne.
Yves Heurté est un écrivain fasciné par les histoires au point d’en glisser plusieurs dans un même livre. L’imaginaire est un vaste espace à plusieurs dimensions dans lequel l’homme aime à se perdre. Dans Le Phare de la vieille c’est même le sujet essentiel : un journaliste assez médiocre se voit chargé d’écrire l’histoire pour le moins hallucinante que lui confie un Allemand ivrogne. Nous sommes en Bretagne et les légendes arrivées au rivage semblent s’être transformées en histoires plus contemporaines. Le journaliste sombrera dans une fascination morbide pour le récit que fera, jour après jour et verre après verre, l’ancien officier de la marine teutonne. Yves Heurté nous raconte l’histoire d’un homme qui raconte une histoire. Poupée gigogne, miroir aux alouettes : le récit est un hymne, aussi, à l’art de raconter.

Le choix du courage - Mais le désir d’histoires n’est pas exempt d’exigences. Et chez cet écrivain breton du Sud de la France (il vit dans les Pyrénées), le récit met en exergue des valeurs récurrentes. Au sentiment de culpabilité qui torture Goetz dans Le Phare de la veille fait écho celui de Pablo dans L’Atelier de la folie ou celui de Genia dans L’Horloger de l’aube. Et il s’agit toujours de la même culpabilité : celle qui résulte d’une lâcheté à ne pas s’interposer entre un tortionnaire et ses victimes. Ecrivain engagé, Yves Heurté l’est très clairement dans L’Atelier de la folie qui se déroule dans une prison d’Amérique latine. Prise dans une rafle aveugle, une jeune étudiante va découvrir en prison l’enfer de la dictature. Fille de bonne famille, elle va choisir de rester enfermée plutôt que de bénéficier des grâces du régime. Que ce soit dans ses romans, ses nouvelles ou ses contes, Yves Heurté place souvent ses personnages devant un dilemme : faut-il risquer sa peau au nom de la justice ? On devine sa réponse mais il sait faire sentir combien de courage il faut pour choisir de mener sa vie et non d’être mené par elle.

Une écriture sanguine - «Qui ne dérange rien ni personne, ne libère rien ni personne» : cette profession de foi ouvre le site internet de l’écrivain (http://members.aol.com/yheurte/). A l’aune de ce credo, la langue d’Yves Heurté n’hésite pas à abattre parfois la carte du parler vrai : les mots crus, les injures soulignent la violence des hommes. Si la peur et la lâcheté entraînent certains à ne pas voir la réalité, les pulsions, la bassesse, les désirs libidineux en entraînent d’autres à commettre les pires exactions. L’âme humaine n’est pas toujours très reluisante et les mots pour la décrire ont besoin d’être à son image. Il est vrai aussi que ces mots-là sont porteurs d’une énergie qui circule dans chaque livre de l’écrivain. Amateur d’ellipses, le bonhomme ne s’embarrasse pas de scènes de transition, de longues descriptions : dans ses romans ou ses contes, il s’agit surtout d’ajouter des faits aux faits, dans une sorte de spirale qui entraîne de plus en plus vite le lecteur dans sa lecture.

La complexité du moraliste - «Pour qu’un enfer soit vraiment l’enfer, il faut de la morale.» Ces propos d’un personnage de L’Atelier de la folie expriment parfaitement l’attitude que l’écrivain semble avoir vis-à-vis d’une morale qui serait l’apanage de tous les pouvoirs. Morale imposée et liberticide.
A l’opposé, Yves Heurté n’érige pas de tables de la loi. Il montre simplement des êtres confrontés à leur destin. Victimes souvent de tyrans ils n’ont guère d’autres choix que se révolter au prix de leur vie ou se soumettre. En faisant de ceux qui résistent des êtres en prise au doute, l’écrivain leur épargne la dimension de héros et les rend plus proches de nous. Dans Le Livre de la lézarde, l’écrivain (accompagné de l’illustratrice Claire Forgeot) montre même qu’il est possible de trouver la liberté dans l’acceptation du joug. Le personnage de Joon dans L’Atelier de la folie est exemplaire : au service des tortionnaires, il aidera la jeune étudiante à fuir la prison. Mais après combien d’hésitations et de souffrances ! Avec Yves Heurté, le courage n’est pas un mot clinquant ; le courage est un chemin de croix.

Thierry Guichard


Bibliographie
Le Livre de la Lézarde, Seuil, 1998
L’Horloger de l’aube, Syros, 1997
Danse avec la mer, Sedrap, 1997
Le Phare de la vieille, Seuil-jeunesse, 1995
Les Chevaux de vent, Milan, 1995
Le Passage du gitan, Gallimard, 1991
O douce nuit, Rougerie, 1990
L’Atelier de la folie, Rougerie, (réed. en 98, Seuil), 1989
L’Île morte, Rougerie, 1989
Leçon de ténèbres, Arcantère, 1988
Jeff, Rougerie, 1984
Le Rêve du rat, Rougerie, 1981
Le Ciel ouvert, Rougerie, 1979
Spécial petit odéon 18 H 30, Avant-Scène, 1977
La Nuque raide, Entente, 1975
La Ruche en feu, Gallimard, 1970

Informations datées de 1999