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| Entre nostalgie et rêverie, lunivers de lillustratrice belge émerge de ses albums avec une étonnante densité. A tout juste trente ans, lartiste a su trouver en elle les voies de lintime universalité. Ses images sont autant dinvitation à sy promener
pour sy découvrir. Du premier album dAnne Brouillard, assez différent de ceux qui suivront, on pourrait tout de même tirer comme la métaphore de luvre à venir. Trois Chats fait déjà confiance au seul langage de la peinture pour raconter une histoire simple sur laquelle rêver. Perchés sur une branche, trois matous noir et blanc voient sous eux, dans leau dune rivière, trois poissons rouges. Les chats plongent et, alors quils disparaissent sous leau, les trois poissons en jaillissent. Remontés à la surface, nos trois compères voient, perchés sur la branche, les trois poissons. Histoire de regards et aussi de dédoublements si lon considère que chaque poisson est le reflet du chat qui le regarde. Après ce premier album espiègle, Anne Brouillard aimera souvent nous donner à voir un ou plusieurs personnages qui, à leur tour, seront les spectateurs du monde dans lequel ils évoluent : le bord dune rivière, une forêt ou une maison. Comme dans une mise en abyme poétique, ces silhouettes de peinture relaient notre regard pour le faire pénétrer un peu plus à lintérieur de la page. Lentrée au pays du rêve - Dans Promenade au bord de leau, une jeune fille dans une baignoire prend son bain. Derrière elle, posée sur une étagère, une boîte rouge où sont peints des personnages noirs voisine avec des flacons, des bouteilles. A la page suivante, la baignoire est devenue rivière, les flacons sont des maisons et lon retrouve dans ce paysage calme les personnages de la boîte rouge. Au rythme dune rêverie bercée par leau qui coule, une histoire samorce, un rêve éveillé qui convoque les images de lenfance, et où la navigation de la boîte rouge relie finalement deux enfants, séparés dabord par la rivière. Il arrive parfois que le livre offre la possibilité dune rédemption, dun rachat. Le monde qui sy déploie ne fait pas que sauver la proie du prédateur ou rapprocher deux êtres que la géographie sépare. Dans Reviens sapin, lartiste belge sest probablement souvenu de ce sentiment de culpabilité quéprouve lenfant au moment de Noël lorsquil considère que son joli sapin a été arraché à la forêt. Dans ce bel album, où la force de lillustration cheville lémotion au corps du lecteur, une famille revient dune promenade en forêt ; la maman a beau dire «Quelle charmante promenade», on ne voit de la forêt que des troncs coupés, un cimetière de sapins. Mais personne nen a cure et Noël sannonce scintillant. Sauf que, chose incroyable, tous les sapins de Noël enguirlandés et empotés se mettent à senvoler. Les villageois vont tâcher de les suivre et les retrouveront posés chacun sur la base du tronc coupé, dans la forêt. Lexpression de lintime - Anne Brouillard travaille comme un peintre mais elle préfère comparer son travail dillustratrice au cinéma. Le découpage en plans fixes de ses histoires donne plus que du rythme à ses albums ; latmosphère et le sens qui en émergent sont aussi les fruits dune véritable éthique dartiste. Il va neiger, à cet égard, est un modèle. La narratrice de cet album silencieux est seule avec son chat dans une maison où filtre un reste de soleil. Les parents sont partis et dehors il va neiger. Des enfants jouent à la balançoire. Le ciel gris envoie ses premiers flocons qui recouvrent peu à peu le chant des oiseaux. Il neige. La nuit vient. Les enfants et les parents rentrent à la maison. Voilà, cest tout. Il ny aurait presque rien sil ny avait à chaque page, cette émotion venue on ne sait doù. Ou plutôt, si, on sait doù. Belge par son père et suédoise par sa mère, Anne Brouillard sest souvenue pour composer ce livre dune journée de son enfance en Suède, où la neige était venue transformer le paysage. Les souvenirs intimes de lauteur viennent nourrir chaque album et construisent un monde intérieur où les détails prennent des dimensions affectives très profondes. Nous, de lautre côté du miroir - Un monde où le rêve sentrelace aux souvenirs. On peut lire et relire Le Pays du rêve sans jamais en épuiser le sens, ni lénergie qui sen dégage. Alternant le noir et blanc du crayon aux couleurs de la peinture, Anne Brouillard place Eloïse, sa narratrice, au carrefour du rêve et de la réalité, chacune des dimensions se nourrissant de lautre. Lenfant, comme toujours dans cette uvre, aime à se promener et visite létrange maison abandonnée dEverud Syapel dont le nom lu à lenvers, donne le titre à lalbum. Promenade métaphorique dans lespace, dans le temps (doù la nostalgie constante des albums) et entre rêve et réalité. On comprend dès lors que chaque image ait une telle force dévocation. Forgées aux matériaux les plus intimes du rêve et de la nostalgie, les images dAnne Brouillard nous plongent immanquablement au plus profond de nous-mêmes. La promenade, récurrente, agit comme le sommeil : elle endort notre réticence à plonger à lintérieur de nous-mêmes et elle nous offre ce monde-là qui est le nôtre. Intimement. Thierry Guichard
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Informations datées de 1999