Anne Brouillard

Promenades en intimité

Née le 12 juillet 1967 à Leuven, d’une mère suédoise et d’un père belge, Anne Brouillard a étudié l’illustration à l’Institut Saint-Luc de Bruxelles. Elle publie en 1990 un premier album très remarqué, Les Trois Chats (Éditions du Sorbier), rapidement édité en Allemagne et aux Etats-Unis.
Le Sourire du Loup (Éditions Epigones) est primé en 1993 à Bologne et couronné par la Pomme d’Or à la Biennale de Bratislava.

 

Entre nostalgie et rêverie, l’univers de l’illustratrice belge émerge de ses albums avec une étonnante densité. A tout juste trente ans, l’artiste a su trouver en elle les voies de l’intime universalité. Ses images sont autant d’invitation à s’y promener… pour s’y découvrir.
Du premier album d’Anne Brouillard, assez différent de ceux qui suivront, on pourrait tout de même tirer comme la métaphore de l’œuvre à venir. Trois Chats fait déjà confiance au seul langage de la peinture pour raconter une histoire simple sur laquelle rêver. Perchés sur une branche, trois matous noir et blanc voient sous eux, dans l’eau d’une rivière, trois poissons rouges. Les chats plongent et, alors qu’ils disparaissent sous l’eau, les trois poissons en jaillissent. Remontés à la surface, nos trois compères voient, perchés sur la branche, les trois poissons. Histoire de regards et aussi de dédoublements si l’on considère que chaque poisson est le reflet du chat qui le regarde. Après ce premier album espiègle, Anne Brouillard aimera souvent nous donner à voir un ou plusieurs personnages qui, à leur tour, seront les spectateurs du monde dans lequel ils évoluent : le bord d’une rivière, une forêt ou une maison. Comme dans une mise en abyme poétique, ces silhouettes de peinture relaient notre regard pour le faire pénétrer un peu plus à l’intérieur de la page.

L’entrée au pays du rêve - Dans Promenade au bord de l’eau, une jeune fille dans une baignoire prend son bain. Derrière elle, posée sur une étagère, une boîte rouge où sont peints des personnages noirs voisine avec des flacons, des bouteilles. A la page suivante, la baignoire est devenue rivière, les flacons sont des maisons et l’on retrouve dans ce paysage calme les personnages de la boîte rouge. Au rythme d’une rêverie bercée par l’eau qui coule, une histoire s’amorce, un rêve éveillé qui convoque les images de l’enfance, et où la navigation de la boîte rouge relie finalement deux enfants, séparés d’abord par la rivière.
Il arrive parfois que le livre offre la possibilité d’une rédemption, d’un rachat. Le monde qui s’y déploie ne fait pas que sauver la proie du prédateur ou rapprocher deux êtres que la géographie sépare. Dans Reviens sapin, l’artiste belge s’est probablement souvenu de ce sentiment de culpabilité qu’éprouve l’enfant au moment de Noël lorsqu’il considère que son joli sapin a été arraché à la forêt. Dans ce bel album, où la force de l’illustration cheville l’émotion au corps du lecteur, une famille revient d’une promenade en forêt ; la maman a beau dire «Quelle charmante promenade», on ne voit de la forêt que des troncs coupés, un cimetière de sapins. Mais personne n’en a cure et Noël s’annonce scintillant. Sauf que, chose incroyable, tous les sapins de Noël enguirlandés et empotés se mettent à s’envoler. Les villageois vont tâcher de les suivre et les retrouveront posés chacun sur la base du tronc coupé, dans la forêt.

L’expression de l’intime - Anne Brouillard travaille comme un peintre mais elle préfère comparer son travail d’illustratrice au cinéma. Le découpage en plans fixes de ses histoires donne plus que du rythme à ses albums ; l’atmosphère et le sens qui en émergent sont aussi les fruits d’une véritable éthique d’artiste. Il va neiger, à cet égard, est un modèle. La narratrice de cet album silencieux est seule avec son chat dans une maison où filtre un reste de soleil. Les parents sont partis et dehors il va neiger. Des enfants jouent à la balançoire. Le ciel gris envoie ses premiers flocons qui recouvrent peu à peu le chant des oiseaux. Il neige. La nuit vient. Les enfants et les parents rentrent à la maison. Voilà, c’est tout. Il n’y aurait presque rien s’il n’y avait à chaque page, cette émotion venue on ne sait d’où. Ou plutôt, si, on sait d’où. Belge par son père et suédoise par sa mère, Anne Brouillard s’est souvenue pour composer ce livre d’une journée de son enfance en Suède, où la neige était venue transformer le paysage. Les souvenirs intimes de l’auteur viennent nourrir chaque album et construisent un monde intérieur où les détails prennent des dimensions affectives très profondes.

Nous, de l’autre côté du miroir - Un monde où le rêve s’entrelace aux souvenirs. On peut lire et relire Le Pays du rêve sans jamais en épuiser le sens, ni l’énergie qui s’en dégage. Alternant le noir et blanc du crayon aux couleurs de la peinture, Anne Brouillard place Eloïse, sa narratrice, au carrefour du rêve et de la réalité, chacune des dimensions se nourrissant de l’autre. L’enfant, comme toujours dans cette œuvre, aime à se promener et visite l’étrange maison abandonnée d’Everud Syapel dont le nom lu à l’envers, donne le titre à l’album. Promenade métaphorique dans l’espace, dans le temps (d’où la nostalgie constante des albums) et entre rêve et réalité. On comprend dès lors que chaque image ait une telle force d’évocation. Forgées aux matériaux les plus intimes du rêve et de la nostalgie, les images d’Anne Brouillard nous plongent immanquablement au plus profond de nous-mêmes. La promenade, récurrente, agit comme le sommeil : elle endort notre réticence à plonger à l’intérieur de nous-mêmes et elle nous offre ce monde-là qui est le nôtre. Intimement.

Thierry Guichard


Bibliographie
Le Bain de la cantatrice, Sorbier, 1999
Mystères, Pastel, 1998
L’Orage, Grandir, 1998
La Terre tourne, Sorbier, 1997
La Maison de Martin, Sorbier, 1996
Promenades au bord de l’eau, Sorbier, 1996
Le Pays du rêve, Casterman, 1996
Cartes postales, Sorbier, 1994
Reviens sapin, Sorbier, 1994
Voyage, Grandir, 1994
Il va neiger, Syros, 1994
Le Sourire du loup, Epigones, 1992
Petites Histoires, Syros, 1992
La Grande Vague, Syros, 1992
Trois chats, Dessain, (réed. Sorbier, 1999), 1990

Informations datées de 1999