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La littérature est parfois larme dun combat, une affirmation jetée à tous les refus, un chant à imposer à tous les silences coupables. Les romans de Jeanne Benameur ont la rage de ces combats menés contre tous les ostracismes. Mais ils ont aussi cette langue singulière et lumineuse qui prend sa source dans une poésie ouverte au monde.
La langue maternelle de la mère de Jeanne Benameur est litalien. Celle de son père, larabe. Jeanne Benameur écrit en français : son univers est empreint de ce métissage des cultures. Il y a une lutte à mener pour trouver et affirmer son identité lorsquon est une jeune beurette, cest-à-dire une étrangère dans sa maison, une étrangère dans son école. Et une femme dans un univers où les hommes ont seuls la considération de tous. Samira, dans le premier roman de Jeanne Benameur, est à ce titre une figure exemplaire. Lhéroïne de Samira des Quatre-Routes se veut résolument moderne et indépendante. Mais cela ne colle pas avec le destin dune jeune beurette. Avec un père intransigeant sur les règles à respecter, la jeune fille se sent prisonnière de tous les carcans. Elle va être confrontée à la haine raciale, à la peur. Ou plus précisément, cest François son ami, battu et mollesté pour avoir pris la défense des beurs qui va être confronté à cette peur panique. Une manière, déjà, pour Jeanne Benameur de montrer que le courage des filles est plus fort que les rodomontades des garçons. Au cur de lêtre - François, traumatisé, refuse tout contact avec le monde extérieur. Seule Samira, en mentant à ses parents, pourra laider. Devant elle, un être ébréché, fragile, quun moindre souffle peut abattre. Il faudra à la jeune fille beaucoup dattention et de patience pour ramener son ami à la vie. Cette attention, cette écoute de lautre est au cur du livre. Jeanne Benameur ne fait ni dans le manichéisme ni dans le schématique. Chaque personnage est habité et la tendresse pour chacun est lisible. Leçon de tolérance, au carrefour de cultures qui parfois sopposent. Pour briser la glace qui a figé le sang de son ami, mais aussi pour trouver le courage de la confession, Samira trouve le moyen idéal de communiquer : lécriture. Ce quil nest pas possible de dire, il faut lécrire ou le dessiner (comme dans Pourquoi pas moi ?) ou le photographier (Une histoire de peau). Bref, il faut le geste artistique pour atteindre à la vérité de lêtre. Le cri muet du deuil - On la compris, luvre de Jeanne Benameur est en prise avec le monde daujourdhui et se nourrit de lactualité. Mais lécrivain donne à entendre une autre parole que celle qui passe, stéréotypée et calibrée, par les canaux médiatiques. Il sagit avec elle, dexplorer les tensions, les désirs et les déchirures qui brûlent à lintérieur même des êtres ballotés par la vie. Dans Pourquoi pas moi ? Yasmina, en lutte contre la misogynie, trouve une alliée de taille : Lee-Qong. Lee-Qong est comme une corde de violon, silencieuse et pourtant si sensible. La jeune Vietnamienne est rescapée dun boat people et elle a connu des souffrances qui laissent muet ou qui font que les mots que lon prononcent traversent, pour parvenir à la bouche, les gouffres noirs de la mémoire. Cette mise au jour des mots et des gestes est comme un accouchement perpétuel du livre. La fragilité du cristal - Comme Adil (Adil cur rebelle), les héros de Jeanne Benameur sont des funambules du quotidien. Ce à quoi ils aspirent est au bout dun fil tendu quils arpentent, entre la tentation de tomber dans la violence et la celle de renoncer à seulement vivre. Leur balancier est un stylo, un pinceau ; frêle équipement face à la rudesse du monde. La famille est le lieu dun amour où germe parfois la honte. La place donnée à la femme est un totalitarisme. Comment vivre dans cet écartellement ? Dans Pourquoi pas moi ? les garçons dune bande doivent montrer leur bravoure en marquant de rouge la parcelle la plus élevée possible dun mur. Celui qui ira le plus haut sera le chef. Yasmina na pas le droit de tenter sa chance : elle est une fille. Alors elle rêvera daller plus haut que tous et prendra le risque de la chute, de la mort. Parabole. La générosité des mots - Même lorsquil sagit de dénoncer lévolution de notre société marchande à travers des nouvelles de science-fiction (Une histoire de peau), Jeanne Benameur ne cesse de sertir ses phrases. Par raccourcis imagés, lécrivain pose des touches de couleurs qui irradient. Les mots, pour conduire au plus près du cur, doivent avancer prudemment, avec une délicatesse respectueuse. Et il est important quils ouvrent cette porte car «le cur aussi est un pays». Un pays pour ceux dont les parents viennent dailleurs et qui ne savent plus très bien doù ils sont. Un pays où les femmes vivent en pleine lumière. Un pays que la lecture, sûrement, fonde pages après pages. Thierry Guichard |
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Bibliographie
Quitte ta mère !, Thierry Magnier, 1998 Ça tapprendra à vivre, Seuil, 1998 Pourquoi pas moi ?, Hachette-Jeunesse, 1997 Une Histoire de peau et autres nouvelles, Hachette-Jeunesse, 1997 Adil, cur rebelle, Flammarion, 1994 Samira des Quatre-routes, Flammarion, 1992 |
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Informations datées de 1999