Jeanne Benameur

L’écriture contre les carcans

Jeanne Benameur est née en 1952 dans une petite ville d’Algérie. Elle a vécu son enfance à La Rochelle dont elle a gardé le goût des bateaux et de l’univers marin. Elle vit maintenant à Paris où elle consacre l’essentiel de son temps à l’écriture : théâtre, poésie, romans, nouvelles. C’est la parole poétique qui anime son travail. Elle nous explique l’origine d’Adil :
"Je fais partie de l’équipe de Parrains Par Mille parce que je crois profondément qu’à notre époque, accablée de contraintes matérielles, ce qui peut se passer entre deux êtres, « comme ça », simplement par amour, est l’essentiel. J’ai donc eu l’occasion de voir de près ces parrainages.
D’autre part, la guerre d’Algérie a marqué mon enfance. Or, un jour, un de mes amis, Jacques Blancherie, m’a raconté une peur qu’il avait ressentie, lui aussi, là-bas, alors qu’il photographiait sur le terrain, après une mission humanitaire. C’est de ces croisements de tendresses et de peurs qu’est né Adil cœur rebelle."

 

La littérature est parfois l’arme d’un combat, une affirmation jetée à tous les refus, un chant à imposer à tous les silences coupables. Les romans de Jeanne Benameur ont la rage de ces combats menés contre tous les ostracismes. Mais ils ont aussi cette langue singulière et lumineuse qui prend sa source dans une poésie ouverte au monde.
La langue maternelle de la mère de Jeanne Benameur est l’italien. Celle de son père, l‘arabe. Jeanne Benameur écrit en français : son univers est empreint de ce métissage des cultures. Il y a une lutte à mener pour trouver et affirmer son identité lorsqu’on est une jeune beurette, c’est-à-dire une étrangère dans sa maison, une étrangère dans son école. Et une femme dans un univers où les hommes ont seuls la considération de tous.
Samira, dans le premier roman de Jeanne Benameur, est à ce titre une figure exemplaire. L’héroïne de Samira des Quatre-Routes se veut résolument moderne et indépendante. Mais cela ne colle pas avec le destin d’une jeune beurette. Avec un père intransigeant sur les règles à respecter, la jeune fille se sent prisonnière de tous les carcans. Elle va être confrontée à la haine raciale, à la peur. Ou plus précisément, c’est François son ami, battu et mollesté pour avoir pris la défense des beurs qui va être confronté à cette peur panique. Une manière, déjà, pour Jeanne Benameur de montrer que le courage des filles est plus fort que les rodomontades des garçons.

Au cœur de l’être - François, traumatisé, refuse tout contact avec le monde extérieur. Seule Samira, en mentant à ses parents, pourra l’aider. Devant elle, un être ébréché, fragile, qu’un moindre souffle peut abattre. Il faudra à la jeune fille beaucoup d’attention et de patience pour ramener son ami à la vie. Cette attention, cette écoute de l’autre est au cœur du livre. Jeanne Benameur ne fait ni dans le manichéisme ni dans le schématique. Chaque personnage est habité et la tendresse pour chacun est lisible. Leçon de tolérance, au carrefour de cultures qui parfois s’opposent. Pour briser la glace qui a figé le sang de son ami, mais aussi pour trouver le courage de la confession, Samira trouve le moyen idéal de communiquer : l’écriture. Ce qu’il n’est pas possible de dire, il faut l’écrire ou le dessiner (comme dans Pourquoi pas moi ?) ou le photographier (Une histoire de peau). Bref, il faut le geste artistique pour atteindre à la vérité de l’être.

Le cri muet du deuil - On l’a compris, l’œuvre de Jeanne Benameur est en prise avec le monde d’aujourd’hui et se nourrit de l’actualité. Mais l’écrivain donne à entendre une autre parole que celle qui passe, stéréotypée et calibrée, par les canaux médiatiques. Il s’agit avec elle, d’explorer les tensions, les désirs et les déchirures qui brûlent à l’intérieur même des êtres ballotés par la vie. Dans Pourquoi pas moi ? Yasmina, en lutte contre la misogynie, trouve une alliée de taille : Lee-Qong. Lee-Qong est comme une corde de violon, silencieuse et pourtant si sensible. La jeune Vietnamienne est rescapée d’un boat people et elle a connu des souffrances qui laissent muet ou qui font que les mots que l’on prononcent traversent, pour parvenir à la bouche, les gouffres noirs de la mémoire. Cette mise au jour des mots et des gestes est comme un accouchement perpétuel du livre.

La fragilité du cristal - Comme Adil (Adil cœur rebelle), les héros de Jeanne Benameur sont des funambules du quotidien. Ce à quoi ils aspirent est au bout d’un fil tendu qu’ils arpentent, entre la tentation de tomber dans la violence et la celle de renoncer à seulement vivre. Leur balancier est un stylo, un pinceau ; frêle équipement face à la rudesse du monde. La famille est le lieu d’un amour où germe parfois la honte. La place donnée à la femme est un totalitarisme. Comment vivre dans cet écartellement ? Dans Pourquoi pas moi ? les garçons d’une bande doivent montrer leur bravoure en marquant de rouge la parcelle la plus élevée possible d’un mur. Celui qui ira le plus haut sera le chef. Yasmina n’a pas le droit de tenter sa chance : elle est une fille. Alors elle rêvera d’aller plus haut que tous et prendra le risque de la chute, de la mort. Parabole.

La générosité des mots - Même lorsqu’il s’agit de dénoncer l’évolution de notre société marchande à travers des nouvelles de science-fiction (Une histoire de peau), Jeanne Benameur ne cesse de sertir ses phrases. Par raccourcis imagés, l’écrivain pose des touches de couleurs qui irradient. Les mots, pour conduire au plus près du cœur, doivent avancer prudemment, avec une délicatesse respectueuse. Et il est important qu’ils ouvrent cette porte car «le cœur aussi est un pays». Un pays pour ceux dont les parents viennent d’ailleurs et qui ne savent plus très bien d’où ils sont. Un pays où les femmes vivent en pleine lumière. Un pays que la lecture, sûrement, fonde pages après pages.

Thierry Guichard


Bibliographie
Quitte ta mère !, Thierry Magnier, 1998
Ça t’apprendra à vivre, Seuil, 1998
Pourquoi pas moi ?, Hachette-Jeunesse, 1997
Une Histoire de peau et autres nouvelles, Hachette-Jeunesse, 1997
Adil, cœur rebelle, Flammarion, 1994
Samira des Quatre-routes, Flammarion, 1992

Informations datées de 1999