Hélène Riff

« Je suis née en octobre à Alger. La France c’était de temps en temps, juillet et août. J’avais dix ans quand je suis arrivée en France pour de bon, dans le midi, là ou le soleil (le même pourtant que celui d’Alger) jeta une ombre sur mes chaussures. (…) J’aurais bien aimé rebrousser chemin.
Je suis entrée aux Beaux-arts à 17 ans, à Montpellier, et j’ai remonté le fil jusqu’à Lyon (premier cycle des arts appliqués), Strasbourg (deuxième cycle des arts décoratifs ; section illustration), et Paris la magnifique, environ dix ans, jusqu’à cet été, ou j’ai pris ma table, mes chaises, les enfants qui s’y étaient assis, leur papa, et tous leurs accessoires pour arriver ici, au bord du Rhône : c’est Arles. »

L’énergie du paradoxe

Avec un humour et une sensibilité extravagantes, Hélène Riff habite totalement les livres qu’elle produit. Le lecteur, petit ou grand, est invité à entrer dans l’histoire, y participer sur le mode du papillonnement, glanant ici et là, tout ce qu’il lui faut savoir pour comprendre et aller à la page suivante. Tout y est, avec, en plus, la beauté d’une poésie du geste graphique.

Plus on regarde avec attention les livres d’Hélène Riff, plus on se demande par quel miracle ils nous donnent envie de croire possible la force dans un tremblement curieux de la forme. Livres rares à tous égards, et pour commencer parce qu’elle dit elle-même qu’elle met sept ans à « faire » (du mot poésie, bien sûr) un livre qui sera lu en sept minutes. Non, vraiment non, ou ce ne serait pas une vraie lecture, celle que demande Hélène Riff, et qui prend, quand on y consent, un temps de bonheur indéterminé. Parce que voilà la merveille : ces livres (aujourd’hui quatre et de courts textes dans des anthologies), demandent une attention très particulière, pour les petits, comme pour les grands, s’ils veulent bien jouer avec l’auteur, et soi-même en particulier. Car la vraie question est la suivante : que cherche Hélène Riff dans cet éparpillement fragile et fort à la fois, de couleurs, de mots à sa façon, comme «noirdure, rouspétade», belles inventions poétiques, tout un «petit merdier», expression qu’elle emploie elle-même dans Papa se met en quatre — le petit merdier étant en l’occurrence ce que l’on trouve dans le «nombril-trou des éviers, des baignoires…», lorsqu’on les nettoie bien —. C’est au même nettoyage, si l’on peut dire, qu’invitent les dessins d’Hélène Riff. Nettoyage du regard. Apprendre à regarder mieux dans un brouillamini très coloré et accueillant. Il y faut chercher des choses très étonnantes, insolites parfois, des éléments de décors quotidiens qui grouillent comme une accumulation qu’on pourrait retrouver dans une œuvre d’Art brut. Peut-être cette impression vient-elle de ce que ressentait l’artiste lorsqu’elle regardait peindre sa grand-mère, voyant : «la forme surgir de traits qui paraissaient d’abord incohérents». C’est cela. Laisser surgir la forme d’un drôle de chaos pour en apprécier ensuite la force et la cohérence. À l’exception d’un texte de Marie Nimier qu’elle a illustré (Comment l’éléphant a perdu ses ailes), elle produit elle-même ses histoires, tissant ainsi la ligne sur laquelle appuyer l’illustration. Raconter une histoire c’est pour Hélène Riff être extrêmement présente, en dialogue avec le lecteur, de façon si intelligente, si sensible, qu’il va aller chercher lui aussi le bien fondé de l’histoire qui lui est racontée, pouvant ainsi se mettre à la place de l’auteur qui lui-même se met à la place du lecteur, etc. Mot d’ordre, agir en même temps. Sans jamais oublier l’humour, cette invite splendide à entamer le dialogue. Les exemples sont nombreux dans les livres qui ne laissent jamais l’esprit en repos. Livres animés, c’est-à-dire qui ont une âme, une vraie, livres vivants, où la proportion des hommes est toute relative dans un monde disproportionné, comme si tout devait être remis à sa place, les grands, les petits, et pourquoi pas, les petits quand ils sont grands, pour remettre gentiment les grands à leur place. Le tout dans un bouleversant effet de transparence, appui solide des couleurs que l’eau ou le blanc bouleversent pour redistribuer le réel.

Sylvie Gouttebaron


Bibliographie :
Aux Éditions Albin Michel jeunesse :
La Chaussette jaune, collection zéphir, 1995
Le Jour ou papa a tué sa vieille tante, 1997
Papa se met en quatre, 2004
(Deux histoires vraies arrivées dans ma famille. Des histoires où je souris des papas (le mien tenait à ce que l’on se tienne à carreau) ; aujourd’hui c’est moi qui mets papa en boîte. Des histoires pour tous à condition de prendre le temps.)

Des recueils collectifs :
Une allure d’escargot, (histoire en quelques pages pour Artichaut, revue qui n’existe plus ; de la Martinière jeunesse).
Cinq pages pour Le Grand livre des voyages en voitures (2002 ; Seuil jeunesse)
Sept pages pour Le Grand livre du soir (2003 ; Seuil jeunesse)

J’ai aussi écrit deux histoires pour 365 histoires comptines et chansons (2000 ; Albin Michel jeunesse), et cinq histoires pour Le Grand livre des princes, princesses et grenouille. (2OO2 ; Albin Michel jeunesse)

Une allure d’escargot, Le Jour ou papa se met en quatre et La Chaussette jaune ont été mis en scène au théâtre.

Informations datées de 2005